Critique 


Revue Critique

Critique 934 In vino veritas ?


2025
96 pages
ISBN : 9782707356499
13.50 €

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En 2025, les vignobles sont en crise. En France comme à l’étranger, ils sont toujours plus nombreux à envisager des mesures d’arrachage pour rééquilibrer un marché menacé par la surproduction de vin. Est-ce là le signe d’un grand réajustement économique où la qualité viendrait enfin primer sur la quantité ? Loin de laisser le dossier aux seuls économistes et autres consultants, Critique a choisi de poser la question des philosophes.
« In vino veritas ? » Rabelais ou Kierkegaard ont écrit des traités à son sujet. Mais quelle est donc la vérité dont le vin est porteur ? Dans l’entretien qu’ils nous ont accordé, Pierre-Yves Quiviger et Laurent de Sutter reprennent la question. Le premier mise sur la dégustation et a récemment proposé une « philosophie du vin » que commente ici pour nous Sylvia Giocanti ; le second réfléchit sur l’ivresse et ses vertus, et plaide, sous le titre « On a assez dégusté », pour un « boire » qui outrepasse toute expertise. Alors que faut-il pour aimer le vin : du goût ? de l’imagination ? ou bien une connaissance intellectuelle ?
Le vin et l’ivresse apparaissent comme deux moyens de dépasser l’expérience ordinaire et de créer des espaces de convivialité. C’est également ce qui intéresse Claire Crignon qui fait la critique des sévères apôtres du « janvier sec » : cette austère sobriété que partout l’on prône, elle est bien le contraire d’une saine ébriété ! Le vin serait-il alors non le poison, mais le remède ? La vérité est qu’on ne sait plus ce que c’est que le vin, ni comment en parler. Produit par la fermentation des fruits de la vigne, il subit parfois tellement de traitements, reçoit tant d’ « intrants » chimiques qu’on a fini par perdre l’idée même de ce que peut être son véritable saveur. Alors, face aux hectolitres de piquette qui inondent le marché de leur senteur aromatisée à la mûre ou à la fraise, il est temps peut-être de remettre en avant une véritable connaissance du vin et ses artisans : plants, terroirs et paysans.

Sommaire
ENTRETIEN
Laurent de SUTTER et Pierre-Yves QUIVIGER : Philosophie du vin ou philosophie de l’ivresse ?

Sylvia GIOCANTI : Le vin et l’usage des facultés : la philosophie du vin de Pierre-Yves Quiviger
Laurent de SUTTER : On a assez dégusté : pour une postcritique du vin
Claire CRIGNON : Pour une critique de la sobriété
*
Gabrielle SMITH : De la mode et de l’éternité
Jean-Luc STEINMETZ : Baudelaire à nouveau
Thierry HOQUET : Entre science et société : avatars du positivisme

Le Monde, Michel Guerrin, 15 mars 2025

Le vin, entre ivresse et sobriété

Le vin s’invite à table, en soirée, rarement dans les revues. Or plusieurs essais viennent d’être publiés sur le sujet, incitant le mensuel Critique à les commenter dans un numéro stimulant, « In vino veritas ? » (96 pages, 13,50 euros). Ces ouvrages ne traitent pas du sujet qui affole le milieu, la lente mais durable baisse de la consommation d'alcool, mais d’une approche philosophique ou intime du vin, son imaginaire, ses ressorts, ses joies et tourments. En témoigne, dans un entretien, Pierre-Yves Quiviger, auteur d'Une philosophie du vin (Albin Michel, 2023)

L’actualité du vin n’est pourtant pas loin dans Critique, à travers quatre livres traduisant un dilemme vieux comme le monde : l'ivresse ou la sobriété. L’universitaire Laurent de Sutter analyse deux livres sortis en 2023, rédigés par des professionnelles du vin. Boire et critiquer est le métier d'Alicia Dorey, qui a publié À nos ivresses (Flammarion), et celui d’Alice Feiring, à qui l'on doit Pour tomber amoureux buvez ceci (Nouriturfu).

Distinction entre vodka et vin

Dans son article «On a assez dégusté : pour une postcritique du vin », Laurent de Sutter salue des livres qui, loin des coulisses du métier, révèlent la face intime des autrices : comment le vin modèle leur biographie, leur ouvre des narrations, nourrit des rencontres, permet de se projeter vers l'inconnu, de se raconter. Il fait ce constat : déguster pour raison professionnelle nie la poésie du vin. Il va jusqu'à dire qu'Alicia Dorey et Alice Feiring peuvent ériger l’ivresse en « principe de vie », car elles « ont mesuré le poids de la boisson dans leur vie ».

De son côté, l'universitaire Claire Crignon évoque, dans « Pour une critique de la sobriété », deux livres parus en 2024 qui s'en prennent à la notion d'excès. Je n'aurai plus besoin d’alcool pour danser (Robert Laffont), de Maxime Musqua, et Sobriété, notre alliée. Dire non à la démesure (L'Harmattan), de Stéphane Signoret. Le premier est un humoriste racontant sa victoire contre l'alcoolisme ; le second est un journaliste qui - et l'on sort du vin - s’attaque au productivisme et à nos désirs sans limites.

Claire Crignon se contente de mentionner ces livres pour aller ailleurs. À partir du vin, elle explore le terme « sobriété », son étymologie, son histoire, son succès actuel. Elle conclut que le mot « offre une norme à la fois physiologique et morale » et s'étonne du manque de nuance chez ses apôtres, qui goûtent peu la distinction entre une bouteille de vodka avalée d'un coup en soirée et un vin dégusté entre amis au repas. Plutôt que de prendre parti, Critique bâtit des ponts entre ivresse et sobriété, preuve qu'il n'y a pas une vérité, mais des vérités du vin, libérant toutes les paroles.


 

 

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