Paradoxe


Pierre Bayard

Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse


2004
Collection Paradoxe , 176 pages
ISBN : 9782707318664
15.20 €


Alors que la psychanalyse appliquée recourt à des modèles constitués pour lire les œuvres littéraires – avec le risque de donner toujours des résultats identiques –, la méthode que nous présentons ici, appelée littérature appliquée à la psychanalyse, recherche dans les œuvres et dans leurs représentations singulières de la vie psychique des éléments permettant de construire de nouveaux modèles.
En effet, d’Homère à Chrétien de Troyes et de Shakespeare à Proust, les écrivains ont proposé sur nous-mêmes des hypothèses qui ne se confondent pas avec celles de la psychanalyse. Plutôt que d’interpréter leurs œuvres au moyen d’une théorie extérieure, pourquoi ne pas prendre au sérieux leur capacité de penser ce qui nous échappe, en prolongeant leurs intuitions et en mettant en forme les théories originales qu’ils esquissent ?
Il est vrai qu’une telle méthode n’a guère de chance de fonctionner. Mais si ce projet se révèle impossible pour une série de raisons que ce livre détaille, un travail de réflexion sur une méthode inopérante – alors que sont sans cesse privilégiées les méthodes efficaces – permet d’étudier avec précision les contraintes que la critique exerce sur le texte et les difficultés qu’elle rencontre, mais aussi ses motivations inconscientes et son noyau de délire, bref d’interroger l’acte de lecture.

ISBN
PDF : 9782707326256
ePub : 9782707326249

Prix : 10.99 €

En savoir plus

Lire l'article de Catherine Clément (Magazine littéraire, février 2004) consacré à l’œuvre de Pierre Bayard.


Jean-Maurice de Montremy (La Croix, 22 avril 2004)

« Pierre Bayard aime les paradoxes et ne s’en cache pas. C’est donc presque par jeu qu’il renverse les termes. Plutôt que d’utiliser la psychanalyse pour lire les œuvres littéraires, pourquoi ne pas utiliser la littérature pour lire la psychanalyse, la reconstruire ; voire la dépasser ? Freud vérifiait sur Œdipe, nonsans succès, son analyse de la vie psychique. Pourquoi l’œuvre de Sophocle ne contiendrait-elle pas, à l’inverse, des modèles nouveaux que la psychanalyse ne repère pas ?
Psychanalyste lui-même et professeur de littérature française à Paris VIII, Pierre Bayard expose donc ici, non sans humour, sa théorie de la littérature appliquée à la psychanalyse ” qui est aussi, d’une manière plus large, une volonté d’appliquer la littérature à nos connaissances au lieu d’appliquer nos connaissances à la littérature. Cette démarche, écrit-il, tente “ de ne pas projeter sur les textes littéraires une théorie extérieure, mais au contraire de produire de la théorie à partir de ces textes ”. Ce faisant, l’intrépide explorateur donne un remarquable petit cours de méthode critique accompagné d’une fine réflexion sur quelques grandes œuvres.
Pierre Bayard n’en est pas à son premier coup. On lui doit déjà, notamment, d’avoir débusqué le véritable meurtrier de Roger Ackroyd sur lequel Hercule Poirot s’est, contre, toute attente, mépris (Qui à tué Roger Ackroyd ?, Éditions deMinuit, 1998). De même a-t-il révélé qui est le véritable assassin du père de Hamlet (Enquête sur Hamlet, Éditions de Minuit, 2002). Dans un esprit malicieux, voisin de la présente “ littérature appliquée ”, il avait également expliqué Comment améliorer les œuvres ratées (Éditions de Minuit, 2000).
Le savoir humain sur le psychisme, explique-t-il, n’a pas été une lente marche de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, vers l’éclatante découverte de Freud. Pierre Bayard s’intéresse donc d’abord au monde d’“ avant ” la psychanalyse. Et l’on retrouve avec plaisir Homère, Sophocle, Chrétien de Troyes, Shakespeare, mais aussi Choderlos de Laclos, Le Horla de Maupassant ou L’Image dans le tapis de Henry James. Il examine ensuite quelques contemporains, non freudiens, de Freud, tels Pessoa et Proust. Puis passe aux écrivains d’“ après ” la psychanalyse qui, tous, doivent tenir compte de son existence, qu’ils la rejettent ou non : André Breton, Paul Valéry, Sartre ou l’indispensable Agatha Christie.
Pierre Bayard montre ainsi que la littérature, par sa logique propre, ne cesse d’inventer. À notre insu, des “ théories autres ” se trouvent toujours dans les œuvres littéraires que nous croyons un peu vite parfaitement interpréter, et notamment des théories encore à découvrir qui “ prendront peut-être un jour l’ascendant ”sur la psychanalyse. “ Aussi toute œuvre littéraire, dans le même temps elle confirme sans cesse la psychanalyse et les interprétations que celle-ci en donne, en annonce-t-elle d’une certaine manière la fin, en offrant à la lecture des modes de pensée qui en prendront un jour la succession. 
Pierre Bayard ménage enfin quelques surprises supplémentaires. Il s’attache, en effet, à démontrer lui-même... l’inefficacité de sa méthode et de sa théorie. Mais c’est pour mieux souligner la grandeur et servitude des sciences humaines. Celles-ci sont nécessaires pour découvrir combien l’homme est plus vaste que son propre savoir. Et comment la littérature ne s’épuise jamais dans une interprétation définitive. »

Tiphaine Samoyault (La Quinzaine littéraire, 15 avril 2004)

« Pierre Bayard a un style. En quinze ans et huit livres, il a montré, après quelques autres mais peu nombreux, qu’on pouvait être essayiste et écrivain. Parmi les traits de ce style, on relèvera la figure, du paradoxe, bien sûr, et le goût pour l’enquête, dont Qui a tué Roger Ackroyd ? fut la démonstration la plus représentative, mais surtout un mélange d’understatement et de formules vives qui est le propre de son ironie, de sa façon d’interroger les œuvres et les effets qu’elles ont sur nous. II faut, le souligner, car l’ironie qui avance à découvert est rare et elle donne à l’argumentation sa force de distraction autant que son pouvoir de conviction.
Dire ainsi que la méthode qu’il propose se révèle inopérante n’est pas une façon faussement modeste d’affirmer qu’elle marche quand même ; c’est tenir une vérité qu’il va s’agir d’interroger dans ses implications et ses limites. Dans ce qui fait le style de Pierre Bayard, on doit noter aussi un goût pour le ratage, l’échec, la faillite et l’erreur, qui lui permettent d’opérer sur les textes, de les rectifier (Enquête sur Hamlet), de les retoucher (Le Hors-sujet. Proust et la digression), ou de même de les remanier entièrement (Comment améliorer les œuvres ratées ?) Dans Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ?, c’est son propre travail qui fait l’objet d’une remise en cause générale et qui est soumise à un mouvement de vérification (mais non de correction).
Le lien entre littérature et psychanalyse a donné lieu à deux méthodes dominantes qui toutes deux relèvent de la psychanalyse appliquée qui soumet le texte à une théorie extérieure : soit l’on recherche une signification inconsciente de l’œuvre littéraire (rapportée ou non à son auteur), soit l’on montre comment l’auteur a devancé les théories psychologiques modernes. Au contraire, la littérature appliquée que propose Pierre Bayard “ consiste à prendre au sérieux ces modèles, en ne les situant pas à toute force dans une progression et en acceptant l’idée qu’ils ne sont pas nécessairement inférieurs en justesse ou en beauté poétique à ceux que vont élaborer plus tard les théoriciens du psychisme ”. Il s’agit de ne plus faire de la littérature le lieu d’une confirmation de la psychanalyse – ce qui est lisible même chez Freud – mais d’y lire des modèles différents à partir desquels il soit possible de produire de la théorie. “ Qu ‘est-ce que l’œuvre de tel auteur, si l’on prend au sérieux les formulations qu’elle avance sans chercher à les faire coïncider avec les théories connues, est à même de nous apporter d’original dans le champ de la psychologie ? ” Ainsi Les Liaisons dangereuses peuvent offrir, avant la psychanalyse, une grammaire des mécanismes de défense et Yvain ou le Chevalier au lion une réflexion troublante sur les procédures d’animalisation. De même, juste avant ou juste après Freud, on lit dans certaines œuvres littéraires des façons différentes de décrire certains fonctionnements psychiques, comme la séparation de soi à soi chez Maupassant ou chez Borges, qui inventent l’un et l’autre des modèles fantastiques de mise en pièces de l’identité. Considérer alors que les textes proposent ne serait-ce que des ébauches de théorie, c’est ce que la littérature appliquée se propose de montrer.
Définissant le modèle comme une forme exemplaire suffisamment générale “ pour fournir une lisibilité supplémentaire à une, multitude de cas cliniques, ou plus simplement ; de situations de la vie, et d’en faire avancer la compréhension ”, voire l’appréhension, Pierre Bayard donne un certain nombre d’exemples illustrant la capacité d’invention de la littérature dans le domaine psychique. Empruntant ses exemples à des livres importants et magnifiques, du Marchand de Venise de Shakespeare à La Fin des temps deMurakami Haruki, de Don Quichotte au Livre de l’Intranquillité, il voit trois niveaux où cette capacité s’exerce : l’invention de noms (Horla, intranquillité), l’invention de modèles du moi (l’âme, le dibbouk) et l’invention de modèles de l’autre pour la description des relations intersubjectives : l’analyse de l’articulation de la folie et du politique, dans l’œuvre de Shakespeare, est particulièrement suggestive, comme celle du désir de destruction qui hante les personnages des romans de Zola.
On s’étonne alors, après avoir retraversé ces histoires et s’être convaincu de leur caractère exemplaire, de l’échec dans lequel l’auteur tient sa méthode. Mais son objection est majeure et elle devient nôtre aussitôt : la puissance des modèles littéraires tient à leur fugacité, à la substitution du concept par la lettre, à son imprécision théorique (les œuvres ne contiennent que des potentialités ou des fragments de théorie, qui impliquent la participation de lecteurs capables de mettre au jour cette opération de “ préthéorisation ” par quoi la littérature pense et fait penser). Mais pour en faire un système concurrent du modèle freudien, il faudrait retransformer la lettre en concept, ce que fait la psychanalyse. Où l’on voit que le parricide conduit au suicide. La méthode, en l’absence de cadre conceptuel, ne peut se transmettre ; et adossée à la singularité de chaque texte et dépendante de l’enseignement qu’il délivre, elle laisse le lecteur seul, dans son “ mode de rencontre personnel avec les textes ”. L’importance de la littérature appliquée prend alors une dimension tout autre mais qui n’est pas des moindres : elle expose inlassablement, à coup d’analyses précises et jamais définitives, l’avenir de pensée qu’ouvrent les textes littéraires et leurs modes toujours singuliers d’inventer. Sans renoncer tout à fait à la théorisation (mais en en exhibant ironiquement la folie), la proposition de Pierre Bayard invite surtout à se laisser porter par la lettre, celle des autres, la sienne propre, c’est aussi un des traits de son style. »

Michel Contat (Le Monde, 30 avril 2004)

« L’irritation contre la psychanalyse est légitime quand cette science des phénomènes psychiques sert à légiférer, en sortant de son domaine propre. Un conflit surgit-il dans une hiérarchie, entreprise, institution, famille ? Le refus d’obtempérer sera rapidement invalidé comme “ œdipe mal liquidé ”, la révolte sociale comme “ fixation au stade anal ”. Mais il y a, pour ceux qui aiment la littérature, un autre sujet d’agacement.
Le rapport de domination de la psychanalyse sur les formes de savoir qui portent sur le même objet, la psyché, était là au départ, montre Pierre Bayard, avec un humour agressif. Freud, en effet, a cherché dans la littérature la confirmation des théories qu’il inventait. La littérature tendait vers la psychanalyse sans le savoir, et la psychanalyse l’a en quelque sorte résorbée du fait même qu’elle a pris naissance comme avènement de tous les savoirs potentiels. Ce n’est pas Sophocle qui a inventé l’œdipe ; il en était seulement le messager, un messager ignorant le contenu du message qu’il transportait.
Le paradigme de la psychanalyse (ou, pour parler ancien, son système de pensée, sa grille de lecture) exerce aujourd’hui une telle souveraineté qu’il ressemble, ce paradigme, à un système d’exploitation en informatique. La psychanalyse, c’est le “ système Windows ” de l’appareil psychique ; la suprématie de Freud est de même ordre que celle de Bill Gates ; le freudisme a pris la place, dans toutes les approches de la psyché, de Microsoft pour les ordinateurs personnels. Les applications – ce qui permet de lire un fichier informatique (ou un fait psychique) – doivent être compatibles avec le système, sinon elles périssent de non-emploi. Dès lors, la question, si l’on veut continuer à produire de la pensée sur soi et sur les relations entre les êtres humains, est : comment sortir du paradigme de la psychanalyse ?
Pierre Bayard, dont les travaux de critique littéraire sont très inspirés, au meilleur sens du terme, par la psychanalyse, a trouvé pour son compte une réponse à la question “ Comment sortir de la psychanalyse non pas à reculons, mais à l’avenir ? ” : par la littérature. Il propose d’appliquer la littérature, ou au moins certaines grandes œuvres de la littérature, à l’étude de la psyché. La littérature en effet, produit des concepts.
Ainsi, on doit à Pascal l’idée du “ divertissement ” contre l’angoisse existentielle, à Cervantès et à Flaubert celle de la “ maladie de la lecture ” et du “ lieu commun ”, à Proust la distinction du “ moi profond ” et du “ moi social ”, à Valéry le concept “ d’implexe ” ou la vie psychique comme flux incessant, à Breton la notion du rêve prophétique, à Sartre l’idée de la liberté comme création, à Nathalie Sarraute celle de “ tropisme ” psychique.
La psychanalyse s’est appliquée à la littérature en y cherchant l’annonce de ses propres concepts ; il serait temps d’appliquer la littérature à la psychanalyse. Ce programme, finit par admettre Pierre Bayard avec un humour autoravageur, est paranoïaque, car la littérature est ce qui nous analyse en tant que sujet singulier. Tant mieux, “ enfin seul ”, conclut notre auteur, qui tient beaucoup à ne partager avec personne la pratique de la littérature appliquée. On lui conseille cependant la lecture d’un livre déjà ancien par lequel un psychanalyste, Alain de Mijolla, révélait, sur le cas de Rimbaud, l’existence d’habitants masqués de notre for intérieur, Les Visiteurs du moi. »

 

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Poche « Double »

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Pour une nouvelle littérature comparée, in Pour Éric Chevillard, (Minuit, 2014)



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