Paradoxe


Pierre Bayard

Le Plagiat par anticipation


2009
Collection Paradoxe , 160 p.
ISBN : 9782707320667
16.00 €


On ne cesse d'évoquer l'influence des écrivains et des artistes sur leurs successeurs, sans jamais envisager que l’inverse soit possible et que Sophocle ait plagié Freud, Voltaire Conan Doyle, ou Fra Angelico Jackson Pollock.
S’il est imaginable de s’inspirer de créateurs qui ne sont pas encore nés, il convient alors de réécrire entièrement l’histoire de la littérature et de l’art, afin de mettre en évidence les véritables filiations et de rendre à chacun son dû.

ISBN
PDF : 9782707326058
ePub : 9782707326041

Prix : 11.99 €

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Maxime Rovere, Le Magazine littéraire, février 2009

La Machine à plagier dans le temps

Qu'adviendrait-il si le plagiat pouvait prendre pour cible des livres non encore écrits ? En posant la question sur le ton de faux sérieux qui le caractérise, Pierre Bayard poursuit une « critique d"anticipation, attentive à ce qui, dans les textes, ne vient pas du passé, mais de l’avenir », commencée avec Demain est écrit (Minuit, 2005). Ici, il emprunte le terme de « plagiat par anticipation » à François Le Lionnais, cofondateur de l’OuLiPo. Dans La Littérature potentielle, celui-ci entendait rendre justice aux découvertes formelles déjà illustrées par des auteurs passés : cette notion-farce avait alors pour fonction de laver les innovations contemporaines de l’accusation de redite. Bayard, lui, en fait le socle triomphal d’une « refondation de l’histoire littéraire » (p. 29). Il propose ainsi quatre critères pour définir un plagiat par anticipation : d’abord, un tel plagiat repose évidemment sur la ressemblance entre les textes ; ensuite, il faut que l’emprunt de l’un à l’autre soit dissimulé ; puis, une légère dissonance signale que le texte plagiaire n’appartient pas tout à fait au contexte où il apparaît ; dès lors, l’ordre temporel demande à être inversé. Rien de plus rigoureux que cette définition. A quoi s’applique-t-elle ?
Zadig, qui fait preuve d’un esprit de déduction digne de Sherlock Holmes, prouve avec évidence que Voltaire est un plagiaire de Conan Doyle. Maupassant, auteur d’un texte troublant sur les réminiscences, a incontestablement spolié Proust… Le plagiat par anticipation peut même s’étendre aux idées : Tausk, disciple et ami de Freud, pouvait élaborer les pensées du maître avant que celui-ci ne les formule clairement ! Bien entendu, les objections sont nombreuses. Pourquoi privilégier l’hypothèse d’un plagiat inversant le temps, plutôt que celle d’un plagiat classique ? Le plus fort est que Bayard trouve le moyen d’argumenter : non, Proust n’a pas pu plagier tel passage de Maupassant, car le père de la Recherche cite volontiers ses sources, et d’ailleurs n’a aucune estime pour l’élève de Flaubert. Cependant, le véritable critère consiste à distinguer le texte majeur, celui qui pousse la forme ou le thème à son point d’accomplissement, et le texte mineur, où le motif n’apparaît que comme une dissonance.
Curieusement, le livre de Bayard n’est pas toujours drôle, mais cela le rend plus suggestif encore : on se demande à tout instant si la proposition ne pourrait pas être prise au sérieux. Car la plaisanterie donne lieu à de vraies bonnes pages d’analyse littéraire. « De même qu’il est impossible de savoir ce que serait le texte de Maupassant si Proust n’avait pas existé, il est impossible de savoir ce que serait le lecture de Tristan pour quelqu’un qui n’aurait pas connu l’imaginaire romantique »  (p. 56). Qui peut le nier ? Toute lecture inscrit le texte au cœur d’un réseau de temporalités plurielles, et l’écriture elle-même n’est pas seulement un dialogue avec des revenants, mais aussi avec des « survenants » (ceux qui viendront après). Brillante description de la réalité phénoménologique de la lecture et de l’écriture.
Pourtant, à chaque fois qu’il devient profond, Bayard revient à des positions insoutenables. C’est en quoi son essai tient du roman, car son déroulé est plus narratif que démonstratif. Le narrateur, chargé de la mission de fonder une théorie a priori loufoque, y affronte des difficultés en forme de péripéties. Mais, en choisissant de ne pas choisir entre l’absurdité et le sérieux, Bayard a le mérite d’inventer un genre - quitte, peut-être, à plagier sans vergogne les auteurs à venir.

Robert Solé, Le Monde, samedi 31 janvier 2009

Plagiaires à rebrousse-temps

Méfiez-vous de Pierre Bayard ! D'innocents lecteurs avaient pris au premier degré son best-seller Comment parler des livres que l"on n’a pas lus ? (Minuit, 2007), croyant y voir un manuel pour briller en société. Ils risquent, cette fois, de perdre tous leurs repères littéraires en apprenant que Sophocle avait copié Freud et que Voltaire s’était frauduleusement inspiré de Conan Doyle.
Pierre Bayard est un champion du paradoxe, un spécialiste de l’inversion. Cet empêcheur de penser en rond, professeur de littérature française à Paris-VIII, n’est pas psychanalyste pour rien. Il vous retourne une idée comme un gant, puis pousse son raisonnement jusqu’à l’absurde.
Le plagiat, comme chacun sait, est le fait de s’inspirer, sans l’avouer, d’une œuvre existante. C’est un délit, qui peut valoir des sanctions à un auteur et le couvrir de honte jusqu’à la fin de ses jours. Mais il y a aussi le plagiat par anticipation, nous dit Pierre Bayard : certains écrivains s’inspirent d’œuvres qui ne verront le jour que des décennies ou des siècles plus tard.
L’expression n’est pas de lui, et il s’empresse de le souligner, ne voulant en aucun cas passer pour… plagiaire. Dès le début des années 1970, François le Lionnais, fondateur avec Raymond Queneau de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), faisait état du plagiat par anticipation, mais comme une sorte de coïncidence, une proximité formelle ou thématique entre des œuvres écrites à des périodes différentes, sans véritable intention de pillage.
Or, nous dit le professeur Bayard, tout plagiat suppose une dissimulation. Dans Zadig, Voltaire s’inspire de la méthode d’enquête policière de Sherkock Holmes, mais ne fait jamais référence à Conan Doyle. La dissimulation est encore plus grande quand on s’inspire d’un auteur postérieur…
On serait tenté de dire que Conan Doyle s’est inspiré de Voltaire. Mais non : l’enquête policière est la spécialité de Conan Doyle, elle n’intervient qu’incidemment chez Voltaire. C’est une dissonance, un corps étranger dans son œuvre. Comme un anachronisme qui relève d’un autre temps. Or, « c’est toujours le texte majeur qui est plagié ». Ici, le texte mineur a un siècle et demi d’antériorité. Idem pour une page très proustienne de Fort comme la mort : Maupassant s’est inspiré de La Recherche (qu’il ne pouvait avoir lue) puisque le thème de la mémoire involontaire qu’il traite incidemment est central dans l’œuvre de Proust. Ici, « l’après se situe avant l’avant ».
Le diabolique Pierre Bayard nous donne le vertige. Très habilement, il alterne pirouettes et analyses subtiles. Il n’est pas le premier, après tout, à inverser la chronologie littéraire. Pour Valéry, Hugo était antérieur à Racine, le classicisme lui apparaissant comme un moment de calme après la tempête romantique. « Chaque écrivain créé ses précurseurs », affirmait de son côté Jorge Luis Borges, reconnaissant la voix de Kafka chez Kierkegaard, chez un écrivain chinois du IXe siècle ou chez les auteurs de l’Antiquité.
Pierre Bayard, lui, donne à ces parentés un caractère quasi fantastique. Sophocle, affirme-t-il, « s’inspire de la psychanalyse » et invente, deux millénaires avant Freud, un héros qui tue son père et fait l’amour avec sa mère. Mais si nous lisons ainsi Œdipe roi, c’est parce qu’il y a eu Freud entre-temps. De même, Proust « rend proustien » le texte de Maupassant et le fait exister autrement. En effet, une œuvre peut modifier celles qui l’ont précédée. Un livre est une chose vivante, transformée par notre regard ou notre inconscient.
Si l’on suit Pierre Bayard, « c’est l’ensemble de l’histoire littéraire qu’il va falloir récrire », en se débarrassant de la chronologie. Et, tant qu’on y est, récrire aussi toute l’histoire de l’art puisque Fra Angelico ne s’était pas gêné pour « plagier la technique du dripping, inventée quelques siècles plus tard par Jackson Pollock »…
Oublions le mot « plagiat ». Admettons, plus sérieusement, que les créateurs de toutes les époques puisent dans un fonds commun et qu’ils peuvent avoir un ou plusieurs temps d’avance sur leurs contemporains. Comme si leur sensibilité exacerbée les rendait capables de « lire » l’avenir, parfois même à leur insu.

Erwan Desplanques, Télérama, 4 février 2009

Sophocle, plagiaire de Freud ?

On voudrait dire stop. Ne plus y croire. Laisser Pierre Bayard gesticuler tout seul au milieu de ses paradoxes. Voltaire a plagié Conan Doyle ? Allons bon ! Maupassant (1883) a tout piqué à Proust (1913) et Fra Angelico s'est inspiré de Jackson Pollock ? On se dit d"abord que l’auteur de Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Ed. de Minuit, 2007), a poussé trop loin l’exercice et que sa nouvelle théorie, le plagiat par anticipation, ne tiendra pas dix pages avant de s’effondrer. On y croit, on tient bon. Et puis, naturellement, on finit par céder devant cet énième tour de force. Car Pierre Bayard sait y faire : de livre en livre, il s’amuse avec méthode et avance ses hypothèses comme les pions d’une partie d’échecs qu’il est sûr de gagner. L’anachronisme du postulat n’est ici qu’un leurre, cocasse, derrière lequel le professeur de littérature célèbre la force des résonances entre les textes et la nécessité de libérer les auteurs des siècles étroits où les emprisonnent les manuels. Le temps chronoloqique manque de poésie, sinon de pertinence critique. Pour Bayard, il faut décompartimenter, redonner à Laurence Sterne sa véritable place (au XXe siècle avec Joyce, plutôt qu’au XVIIIe avec Rousseau), écrire une « histoire littéraire mobile », sorte d’anti-Lagarde et Michard construit sur le modèle du Contre Sainte-Beuve de Proust. Classer les œuvres selon leur modernité et les échos que le lecteur perçoit entre elles, ne serait-ce que par associations d’idées (Bayard est aussi psychanalyste). Sophocle a plagié Freud ? Et Kafka, Volodine ? D’accord, on capitule, même s’il tire parfois la dialectique par les cheveux. Mieux : on applaudit.

Lire l'article de Florian Pennanech, "L'Histoire n'existe pas", Acta Fabula, mars 2009.

 




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