Théâtre


Samuel Beckett

Quad et autres pièces pour la télévision

(Quad - Trio du Fantôme – ... que nuages... – Nacht und Träume)
Traduit de l'anglais par Edith Fournier suivi de Gilles Deleuze, L'Épuisé


1992
112 pages
ISBN : 9782707313898
9.65 €
99 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


* Écrites en anglais, pour la télévision, entre 1975 et 1982, ces quatre œuvres dont deux sont muettes, ont été mises en scène et réalisées par Samuel Beckett. Produites par la Süddeutscher Rundfunk, elles ont été diffusées en Allemagne entre 1977 et 1983, puis en Grande-Bretagne et en Irlande. Elles sont à l'origine de L'Épuisé, le texte de Gilles Deleuze sur l'ensemble de l'œuvre de Samuel Beckett.

* Quad. Écrit en anglais en 1982. Première publication : Quad, dans Collected Shorter Plays, Londres, Faber and Faber, 1984.

* Trio du Fantôme. Écrit en anglais en 1975. Première publication : Ghost Trio, dans Journal of Beckett Studies, n°1, hiver 1976 ; repris dans Ends and Odds, Londres, Faber and Faber, 1977.

* … que nuages… Écrit en anglais en 1976. Première publication : … but the clouds…, dans Ends ands Odds, Londres, Faber and Faber, 1977.

* Nacht und Träume. Écrit en anglais en 1982. Première publication : Nacht und Träume, dans Collected Shorter Plays, Londres, Faber and Faber, 1984.


" Trio du Fantôme, … que nuages…, Quad, Nacht und Traüme , font partie de ce que Deleuze nomme chez Beckett la langue des images et des espaces, celle qui " reste en rapport avec le langage, mais se dresse ou se tend dans ses trous, ses écarts ou ses silences. Tantôt elle opère elle-même en silence, tantôt elle se sert d'une voix enregistrée qui la présente, et, bien plus, elle force les paroles à devenir image, mouvement, chanson, poème. Sans doute naît-elle dans les romans et les nouvelles, passe-t-elle par le théâtre, mais c'est à la télévision qu’elle accomplit son opération propre, distincte des deux premières. Quad sera Espace avec silence et éventuellement musique. Trio du Fantôme sera Espace avec voix présentatrice et musique. ... que nuages... sera Image avec voix et poème. Nacht und Traüme sera Image avec silence, chanson et musique. "

ISBN
PDF : 9782707332516
ePub : 9782707332509

Prix : 6.99 €

En savoir plus

Suzanne Bernard (Révolution, 22 octobre 1992)

Beckett, silhouette assise
 
« Beckett, bien sûr, ne se “ résume ” pas. Au moins pouvons-nous donner quelques éléments de Quad et autres pièces pour la télévision que les Éditions de Minuit viennent de publier. Quatre êtres en tuniques longues à capuchon, visages cachés, “ aussi semblables que possible par la stature ”, accomplissent, chacun, un trajet fixe dans un quadrilatère fermé, un pas à la seconde, dans un mouvement ininterrompu, jusqu’à épuisement des séries des parcours, avec quatre sources de lumière et quatre types de percussion... (Quad). La caméra saisit un “ logis habituel ”, une porte, une fenêtre, un miroir, un grabat, suivant les indications d’une voix féminine à peine audible qui contrôle aussi le volume du son du Cinquième Trio de Beethoven, avant qu’une silhouette masculine, croyant “ entendre une femme approcher ”, se livre à quelques actions brèves et simples : se lever, marcher, pousser la porte, la fenêtre, aller, revenir... C’est le Trio du fantôme. Que nuages..., la plus belle, la plus poétique et mystérieuse de ces pièces, s’articule autour d’un homme, lequel raconte sa quête de l’image d’une femme dont, miracle, il lui est donné d’apercevoir, par instant, quelques secondes, les yeux et la bouche. Histoire de la saisie d’une dissolution, de la capture infiniment risquée de ce qui va, doit disparaître, à la manière de ces “ nuages passant dans le ciel ”, évoqué dans un poème de Yeats auquel Beckett fait référence. La dernière pièce, Nacht und Träume (Nuit et Rêves), titre d’un des derniers Lieder de Schubert, nous introduit dans le rêve du Rêveur, habité par des mains compatissantes qui, flottant dans l’air, accomplissent, sur le personnage, des gestes de douceur : tasse portée à ses lèvres, linge essuyant son front, contact mains sur ses mains, main sur sa tête. Les dernières mesures du lied sont fredonnées avec les paroles par le Rêveur dont on ne voit nettement que la tête et les mains... Ces quatre courtes pièces sont suivies d’un admirable texte de Gilles Deleuze, « L’Épuisé », qui, plus qu’un commentaire, approfondit, développe, oriente notre réflexion et la réflection de l’œuvre. En fait, chaque “ événement ” peut être interprété, reçu, senti, compris de mille manières. C’est la richesse du mode de pensée de Beckett, qui réduit la matérialisation du projet à l’essentiel – vacuité primordiale, enfermement, épuration des messages, fragmentation du langage et des corps – en même temps que, paradoxalement, s’ouvre un champ de résonances infinies. La lecture, ici, s’avère d’autant plus intense qu’elle nous revoie au film à imaginer. Regard double, donc, de lecteur et de “ réalisateur ”, les indications techniques de Beckett, mouvements de caméra, lumières, couleurs, sons, représentant des incitations formidablement créatives. Mais comme on aimerait voir !es films qui furent diffusés en Grande-Bretagne et en RFA à la fin des années 70 et au début des années 80. “ L’image est ce qui s’éteint, se consume, une chute ”, dit Deleuze... “ Dans son œuvre de télévision, Beckett épuise deux fois l’espace, et deux fois l’image. Beckett a supporté de moins en moins de mots. Et la raison pour laquelle il devait les supporter de moins en moins, il le savait depuis le début : la difficulté particulière de « forer des trous » à la surface du langage, pour que paraisse enfin « ce qui est tapi derrière ». ” Ce que nous font entrevoir ces quatre pièces, c’est l’appel, l’attente, l’irruption de “ ce qui est tapi derrière ”, qu’il faille pour cela épuiser en marchant des séries combinatoires, ne rencontrer qu’un enfant, par hasard, à la place de celle qu’on attend et qui ne viendra plus, répéter, recommencer interminablement, minutieusement, les moments annonciateurs de la réalisation du désir, ou encore s’engloutir, couler dans le rêve, seul lieu bienfaisant, apaisant. La musique, ici, est toujours de connivence. Ailleurs épanouie, c’est la langue parfaite, au-delà du visible et des mots impuissants. Même saisie par bribes, surgie dans l’absence, elle fait sauter les frontières, en soi réalisée, achevée dans les deux sens du terme, au creux même de l’interruption, de la répétition. Bref, même non entendue, non exprimée, c’est une vraie vie qui demeure. Alors que tout le reste se tient au bord de l’abîme : un souffle, tout s’annihile, s’évanouit, disparaît. Espaces de glissements, de mouvances, d’évanouissements perpétuels : ces quatre pièces, comme toute l’œuvre de Beckett, nous arrachent au quotidien sûr, et tranquille, sans quitter ce quotidien, en l’explorant au contraire, jusqu’à l’insupportable.
Mais il faut dire aussi la force de Beckett, la source de cette force, ramassée, condensée, absolue : son regard porté à la juste distance : ni de trop près ni de trop loin. Deleuze évoque les convergences, même involontaires, de Beckett avec le Nô. Plus qu’ailleurs, peut-être, dans ces pièces pour la télévision ou le regard est celui de la caméra, apparaît ce “ théâtre de l’esprit ” oriental, dont un des traits dominants, c’est justement ce recul, la prise de distance exacte : tout se joue dans l’infinitésimal, à la source ou à la fin du sens, lisière du réel, entre lumière et nuit. C’est dans ce lieu mental que se tient Beckett, quand il dit, simplement, par exemple : “ Seul signe de vie : une silhouette assise ”. »

Raymond Bellour (Magazine littéraire, janvier 1993)

La dernière limite
 
« “ C’est fait j’ai fait l’image ”. Ressaisir ces mots de Beckett (les derniers de ce livre minuscule et essentiel : L’Image), dire pourquoi ses pièces pour la télévision l’accomplissent, voilà ce qu’ici fait Deleuze, allant, après sa double traversée de Bacon et du cinéma, jusqu’au terme de sa vision, sa propre intelligence de l’image.
Il faut d’abord théoriser l’épuisement, qui n’est pas la fatigue. Fatigué est celui qui ne peut plus réaliser, épuisé celui à qui cette possibilité même fait défaut, a toujours fait défaut, car “ on est épuisé avant de naître” . Il épuise donc le possible, Dieu converti en Rien ; il en devient, voué à une combinatoire sans fin, le “ témoin amnésique ” ; actif, mais pour rien. Il est “ l’assis ”. Et Deleuze dit bien que “ l’œuvre assis ”, chez Beckett, serait plus pur et plus ultime que “ l’œuvre couché ”, qu’il épuise, comme Beckett a depuis toujours entrepris d’épuiser le possible, sur quatre modes, et en trois “ langues ”.
La première langue est celle des noms. Une “ langue très spéciale (...) atomique, disjonctive, coupée, hachée, où l’énumération remplace les propositions ”. La seconde est celle des voix, ondes ou flux, qui “ pilotent et distribuent les corpuscules linguistiques ”. La première rapporte les mots aux objets, la seconde les voix aux Autres, comme mondes possibles ouvrant sur des histoires. La troisième langue est celle des images (visuelle et sonore) – et des espaces. À travers les deux premières et contre elles, cette troisième langue libère des “ limites immanentes ”, en créant “ de temps en temps ” une image, qui achève tout le possible. Il y a donc, chez Beckett, quatre façons de l’épuiser : former des séries exhaustives de choses ; tarir les flux de voix ; exténuer les potentialités de l’espace ; dissiper la puissance de l’image. C’est pourquoi ce qui se prépare dans les romans et le théâtre comme à la radio, s’accomplit avec la télévision.
Le tour de force de ce bref essai, d’un désespoir tonique, est de faire dès lors coïncider trait pour trait cette progression logique avec celle des quatre pièces pour la télévision qu’il commente (Quad, Trio du fantôme, ... que nuages..., Nacht und Träume). Les titres en disent long et l’analyse les honore. Elle va vers l’image, le lieu le plus neutre et le plus anonyme de l’image, sous son espèce la plus absolue, celle du rêve insomniaque : quand elle devient presque purement mentale, en laissant tout juste la trace qui lui permet d’être, à la fois rien, moins que rien, plus que rien, rien plutôt que rien. À peine une image, “ juste une image ”. Rien qui dure, et soutiendrait, par un retournement, “ une entité qui serait l’Art ”. Et pourtant, paradoxe, ou aporie, que Deleuze nous laisse à penser, après Blanchot, un peu plus loin que lui : il y a bien des instants qui se transmettent encore, dans ces pièces pour la télévision, où “ autre chose que les mots (...) musique ou vision (...) vient desserrer leur étreinte ”, en épuisant tout le possible, jusqu’à la mort qui s’y suspend. Et dans les mots mêmes, parfois, passe, comme au-delà, cette “ musique propre de la poésie lue voix haute et sans musique ”. Comment c’est. Cap au pire. »

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Robert Pinget, La Manivelle, édition bilingue. Texte anglais de Samuel Beckett, The Old tune.

Sur Samuel Beckett :
* Revue Critique n°519-520, septembre 1990, numéro spécial,  Samuel Beckett  (Minuit, 1990).
* Antoinette Weber-Caflish, Chacun son dépeupleur. Sur Samuel Beckett (Minuit, 1995).
* Evelyne Grossman, La Défiguration. Arthaud, Beckett, Michaux (Minuit, 2004).




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