Théâtre


Samuel Beckett

Catastrophe

et autres dramaticules (Catastrophe - Cette fois – Solo – Berceuse – Impromptu d'Ohio – Quoi où)


1982
Édition augmentée, 1986, 104 pages
ISBN : 9782707310873
10.15 €


* Cette fois. Dramaticule écrit en anglais en 1974. Première publication : That Time, Londres, Faber and Faber, 1976. Première publication de la traduction française de l"auteur aux Éditions de Minuit en 1978, sous forme d’une plaquette au tirage limité.

* Solo. Dramaticule écrit en anglais. Première publication : A Piece of Monologue, dans The Kenyon Review, New Series, vol. 1, n°3, été 1979 ; repris dans Rockaby and Other Short Pieces, New York, Grove Press, 1981. Traduction française de l’auteur.

* Berceuse. Dramaticule écrit en anglais. Première publication : Rockaby, dans Rockaby and Other Short Pieces, New York, Grove Press, 1981. Traduction française de l’auteur.

* Impromptu d’Ohio. Dramaticule écrit en anglais. Première publication : Ohio Impromptu, dans Rockaby and Other Short Pieces, New York, Grove Press, 1981. Traduction française de l’auteur.

* Catastrophe. Pièce écrite en français en 1982 et dédiée à Vaclav Havel.

* Quoi où. Dramaticule écrit en anglais. Première publication : What Where, New York, Grove Press, 1983. Première publication de la traduction française de l’auteur aux Editions de Minuit en 1983 sous forme d'une plaquette au tirage limité. Ajout au recueil Catastrophe et autres dramaticules en 1986. 

ISBN
PDF : 9782707325655
ePub : 9782707325648

Prix : 7.49 €

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Francine de Martinoir (La Quinzaine littéraire, 1er octobre 1982)

Quelques éclats de voix
 
« Pièces radiophoniques, fragments, œuvres très brèves, Beckett, depuis de nombreuses années déjà, s'est tourné vers une nouvelle forme de théâtre qui subit le même rétrécissement que l'œuvre romanesque. Il est en effet normal qu'avec la dissolution du sujet, la disparition du monde extérieur, la parole soit réduite au timbre d'une voix, parfois remplacée par une bande magnétique, signe de la dégradation, de l'absence, de la répétition.
Ce sont quelques-uns de ces éclats de voix, vibrations, traces, qui sont entendus dans ces cinq Dramaticules dont quatre avaient, d'abord, été écrits en anglais. L’espace scénique est le plus souvent limité à l'avant scène, que des jeux de lumière très précis éclairent de temps à autre, laissant voir quelques menus accessoires, chaise, grabat, berceuse, ou bien " dentelles, paillettes, bibi incongru posé de guingois ”, épaves des textes précédents. Et si, dans presque toutes ces très brèves pièces, on trouve plusieurs personnages, il s'agit en fait de bribes de la même voix, dédoublée, divisée.
Dans Berceuse, par exemple, une femme entend comme en prolongement du seul mot prononcé avant de mourir – “ encore ” – sa propre voix enregistrée. De même, des deux hommes “ aussi ressemblants que possible ”, assis côte à côte dans Impromptu d'Ohio, seul le Lecteur parle, l'Entendeur, lui, est muet. Dans Catastrophe, qui clôt le recueil et lui donne son titre, nous sommes, il est vrai, en présence de quatre personnages, metteur en scène, assistante, éclairagiste, et protagoniste, mais les trois premiers réalisent la mise à mort de ce dernier qui, presque dépecé par les retouches et les corrections, s'enfonce, tout de noir vêtu dans l'obscurité.
Dans chacune des pièces, c'est autour de certains mots, de certains rythmes ou sonorités que la parole tourne, halète, s'égare. “ Encore ” murmure la femme, et sa propre voix enregistrée répond : “ Temps qu'elle finisse, temps qu'elle finisse ”, morceaux de phrases auxquels s'agglutinent des variantes, “ jusqu'au jour enfin fin d'une longue journée ”, “ Oubliés En allés ”, constate le récitant de Solo. Constatation corrigée, interrompue, développée : “ Plus maintenant. Rien là non plus. Rien là qui bouge non plus. Rien qui bouge nulle part. Rien à entendre nulle part ”, rendue plus frappante parce que insérée dans de très courts lambeaux que sépare la ponctuation, réapparue. Dans Catastrophe, le personnage dévoré l’est à la faveur d'un dialogue où passe un ressassement, lointain écho du rythme sur lequel le Petit Chaperon Rouge allait être mangé et qui traîne, comme beaucoup d'autres scories de l'enfance, dans la mémoire de ces silhouettes : “ Pourquoi ce chapeau ? – Pour mieux cacher la face. – Pourquoi ces mains dans les poches ? – Pour mieux faire tout noir. ”
En ce qui concerne justement la mémoire, dire que, dans Cette fois, les trois bribes d'une seule et même voix, celle d'un homme vieillissant, délimitent chacune un domaine précis dans le rappel des souvenirs et la parole, serait attribuer à l'auteur une volonté d'ordre et de logique peu compatible avec la débâcle intérieure à laquelle il soumet ses personnages. Pourtant, tout se passe comme si ces voix, ou du moins deux d'entre elles, représentaient chacune un bloc, un des centres du cerveau auxquels sont liées les différentes fonctions de cet organe, le découpage de ce dernier marquant bien le naufrage du “ je ”. En effet, si la voix A est la moins nettement attachée à un fil dans cet écheveau de phrases et si des évocations passent de l'une à l'autre, la voix B revient sans cesse à l'image d'un amour ancien, souvenir furtif d'une scène silencieuse dont on ne sait si elle a eu lieu une seule fois ou en de multiples circonstances : “ Sur la pierre ensemble au soleil sur la pierre à l'orée du petit bois et à perte de vue les blés bondissant vous jurant de temps en temps amour à peine un murmure sans jamais vous toucher ni rien de cette nature toi un bout de la pierre elle l'autre longue pierre basse... ” Quant à la voix C, elle est sans doute celle de l'interrogation malheureuse, formulée par la conscience prisonnière. Aux deux autres, à travers lesquelles passe une narration brisée, celle d'une promenade – ou de plusieurs – à la recherche de la ruine où le vieillard se cachait dans son enfance, la voix C oppose le constat de leur impossible réunion ou harmonie : “ Jamais le même mais le même que qui bon Dieu t'es-tu jamais dit je de ta vie allons as-tu jamais pu te dire je de ta vie tournant voilà un mot que tu avais toujours à la bouche avant qu'elle tarisse pour de bon toute ta vie. ”
C'est elle qui, souffle, interrogation, a, dans les précédentes œuvres, survécu à la disparition de l'armature syntaxique, si rassurante, à l'amenuisement du décor et des souvenirs. Et, de fait, tout au long de ces cinq pièces, Beckett opère un traitement sur les figures et motifs familiers aux œuvres précédentes. L'errance est de venue simple va-et-vient monotone et étriqué comme celui de la berceuse, et on retrouve l'élan des infirmes tels que celui de Molloy dans le mouvement qui jette, “ à pied plié en deux ” jusqu'à la gare le vieil homme de Cette fois. De même, les rares détails que cite le récitant dans Solo – la chambre, la nuit, la pluie qui bat les vitres, la lampe qui fume – semblent eux aussi des restes de ce roman.
Ainsi ce qui demeure, finalement, c'est la tentative, vouée à l'échec, de la conscience ou de ce qui lui ressemble pour parvenir à I’extérieur, pour sortir et trouver autre chose qu'elle-même. Elle ne rencontre que le vide. “ Cartésianisme sans Dieu ”, a-t-on dit de l'univers de Beckett. Si cette formule est acceptable, c'est certainement pour les premiers textes de l'auteur, dans lesquels la constatation que l'harmonie entre le corps et la pensée était impossible avait une résonance douloureuse. Aux plaintes, a succédé le simple bilan. Le tragique demeure dans l'essoufflement de la voix, détimbrée, ne disant plus guère autre chose que sa propre existence. “ Mais non, la vie s'achève et non, il n’y a rien ailleurs. ” »

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Robert Pinget, La Manivelle, édition bilingue. Texte anglais de Samuel Beckett, The Old tune.

Sur Samuel Beckett :
* Revue Critique n°519-520, septembre 1990, numéro spécial,  Samuel Beckett  (Minuit, 1990).
* Antoinette Weber-Caflish, Chacun son dépeupleur. Sur Samuel Beckett (Minuit, 1995).
* Evelyne Grossman, La Défiguration. Arthaud, Beckett, Michaux (Minuit, 2004).




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