Paradoxe


Pierre Bayard

Et si les œuvres changeaient d'auteur ?


2010
176 p.
ISBN : 9782707321404
15.20 €


Il est étonnant que les changements d’auteur soient si peu pratiqués par les critiques, alors qu’ils le sont régulièrement par les historiens lorsqu’ils se rendent compte d’une erreur d’attribution, et par les créateurs eux-mêmes lorsque, dans le souci d’améliorer leur image, ils prennent un pseudonyme ou falsifient des éléments de leur biographie.
Si ces changements méritent d’être généralisés, c’est qu’ils permettent de découvrir les œuvres sous un angle inhabituel. Attribuée à un nouvel auteur, l’œuvre demeure certes matériellement identique à elle-même, mais elle devient dans le même temps différente et prend des résonances inattendues qui enrichissent sa perception et stimulent la rêverie.
Fidèle aux leçons de Borges, qui suggérait de lire autrement Don Quichotte en l’attribuant par fiction à un écrivain du 20e siècle, je propose donc de multiplier ces changements d’auteur et de les faire jouer dans les champs esthétiques les plus divers, en supposant par exemple que Tolstoï est l’auteur d’Autant en emporte le vent, Schumann du Cri ou Hitchcock du Cuirassé Potemkine.
On mesure les conséquences positives que pourrait avoir l’extension de cette pratique dans l’enseignement, où, déjà familière aux élèves, elle permettrait de revisiter à moindre frais les grands classiques. Et dans la recherche scientifique, où, en conduisant à réfléchir sur le style de Balzac dans La Chartreuse de Parme ou sur les raisons pour lesquelles Nietzsche a écrit Les Frères Karamazov, elle contribuerait à ouvrir des voies nouvelles.

ISBN
PDF : 9782707321725
ePub : 9782707321718

Prix : 10.99 €

En savoir plus

Elisabeth Philippe, Les Inrockuptibles, 27 octobre 2010

de l'échangisme

L"Etranger de Kafka, Le Cuirassé Potemkine d’Hitchcock…
En changeant seulement le nom de l’auteur, l’œuvre devient autre. L’iconoclaste Pierre Bayard le démontre par a + b.


Aux antipodes du poussiéreux Lagarde et Michard qui a traumatisé des générations entières de collégiens en leur infligeant une vision indigeste de l’histoire de la littérature, il y a Pierre Bayard, essayiste anticonformiste qui s’amuse depuis quelques livres déjà à bousculer les certitudes de la critique littéraire, avec autant d’intelligence que d’humour et une certaine dose d’irrévérence bienvenue. Dans L’Affaire du chien des Baskerville, enquête sur l’enquête menée par Sherlock Holmes qui vient de paraître en poche, il démontrait que le détective à la pipe s’était planté sur toute la ligne. Son dernier essai, Et si les œuvres changeaient d’auteur ?, s’inscrit plutôt dans le prolongement de Comment améliorer les œuvres ratées ?, où Pierre Bayard n’hésitait pas à qualifier de désolants Jean Santeuil de Proust ou L’Amour de Marguerite Duras, et s’autorisait même à opérer des corrections pour rattraper le ratage.
Cette fois, il va encore plus loin dans la critique iconoclaste, invitant le lecteur à attribuer des textes ultracélèbres à d’autres auteurs afin de renouveler sa perception de l’œuvre, sans en changer la moindre virgule. Soit l’erreur érigée en révélation. Cela donne des intitulés de chapitres aussi déconcertants que « L’Etranger de Franz Kafka », « Autant en emporte le vent de Léon Tolstoï » ou encore « L’Ethique de Sigmund Freud ». Tout le propos de cette démarche théorique décalée, qui évoque bien sûr la nouvelle « Pierre Ménard, auteur du Quichotte » de Borges, consiste à montrer que le nom de l’auteur, lesté de toutes les représentations et images qui s’y rattachent - car « tout nom d’auteur est un roman » –, biaise l’accès à un texte. L’« écran biographique » parasite la lecture, la fige dans une réception étriquée, dans la mesure où l’on projette sur l’œuvre ce qu’on sait ou croit savoir de son auteur. Conscients de cet écueil, certains écrivains se sont inventés des identités artificielles, et Pierre Bayard revient sur deux des exemples les plus célèbres : Romain Gary/Emile Ajar et Boris Vian/Vernon Sullivan.
Si on voulait jouer les pisse-froid, on pourrait rétorquer à Pierre Bayard que cette question du rapport œuvre/auteur a été réglée par Roland Barthes en 1968 lorsqu’il a proclamé « la mort de l’auteur ». Sauf que l’approche de Barthes, qui implique de ne considérer l’œuvre que pour elle-même, plus radicale que celle de Bayard, est aussi nettement moins ludique et peut-être, même, moins féconde.
Aussi gonflée et invraisemblable que paraisse la thèse de Pierre Bayard, elle s’avère extrêmement convaincante. Ainsi, par exemple, en inscrivant L’Etranger dans le corpus kafkaïen, Bayard met en relief la dimension de critique sociale et politique présente dans le roman « qui s’y trouvait certes, mais à bas bruit ». Changer le nom de l’auteur permet une nouvelle mise en perspective de l’œuvre, l’enrichit et en rénove la lecture en profondeur, si tant est que le lecteur, dont la créativité et l’imagination sont pleinement sollicitées, accepte de jouer le jeu. Il aurait tort de se priver de ce plaisir.

 




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