Romans


Tanguy Viel

La Fille qu'on appelle


2021
176 pages
ISBN : 9782707347329
16.00 €
49 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Quand il n'est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l'aider à trouver un logement.

ISBN
PDF : 9782707347350
ePub : 9782707347343

Prix : 11.99 €

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Nathalie Crom, Télérama, 1er septembre 2021

Plus virtuose que jamais, l’écrivain démonte les mécanismes de la domination masculine et de l’emprise sociale dans une petite ville bretonne. Brillant.

Bien sûr, où qu’on regarde, à un moment donné, toujours surgit la mer. Pas souvent bleue, plus volontiers opaque et grise (« par temps calme on la croirait d’asphalte »), mais qu’importe, elle est comme une brèche, une hypothèse constamment ouverte, la promesse d’une échappée. Pourtant, cette possibilité d’une fuite est sans effet, presque sans réconfort, pour les personnages que met en scène Tanguy Viel, de livre en livre, depuis plus de vingt ans, piégés dans des destins que trace pour eux une sorte de fatalité — un agencement malheureux des faits et des circonstances qui les pousse au fond de la souricière et referme sur eux le clapet. C’était tout particulièrement le cas de Martial Kermeur, le narrateur parvenu au-delà du désespoir d’Article 353 du Code pénal (2017), le précédent roman de l’écrivain. C’est aujourd’hui celui de Laura, la crâne et vulnérable héroïne de La Fille qu’on appelle, et de Max, son père. Victimes non pas de l’inexpugnable colère des dieux, comme dans une tragédie antique, mais d’un ordre social des choses tristement inhumain auquel ils ont cru échapper, qu’ils ont même pensé pouvoir ébranler, mais en vain. « Dans un monde normal, on n’aurait jamais dû se rencontrer », dit Laura aux deux policiers devant lesquels elle se tient, aux toutes premières pages du roman. « Un monde normal… mais qu’est-ce que vous appelez un monde normal ? ils ont demandé. Je ne sais pas… Un monde où chacun reste à sa place. »
De cette histoire dont elle occupe le cœur, Laura ne sera pourtant pas la narratrice. Ce rôle, Tanguy Viel l’a confié à un « je » discret dont on ne saura rien – mais, quel qu’il soit, un « je » perspicace et diablement informé, à qui rien n’échappe des paroles, des gestes et des pensées des protagonistes, de leurs hésitations, leurs non-dits, et même de leurs plus profonds dénis. Tous éléments dont l’écrivain tisse cette narration dense et prenante, irriguée par un humanisme vigoureux, et d’une immense virtuosité formelle. À grand renfort de phrases longues et sinueuses comme l’est la parole d’un conteur, mais aussi de métaphores délicates ou spectaculaires dont le romancier use comme pour mieux se saisir de la matière friable, ambivalente, insaisissable qu’il s’agit ici pour lui de scruter : les rapports de force et de domination, la manipulation, l’emprise.
La jeune Laura Le Corre, 20 ans à peine, ne pensait pas à tout cela – mais peut-être pressentait-elle néanmoins le danger, à défaut de pouvoir le nommer… - le jour où elle a eu rendez-vous avec Quentin le Bars, le maire de la petite ville bretonne, pour solliciter son aide afin de trouver un logement. Max, le père de Laura, par ailleurs le chauffeur du maire, n’y pensait pas davantage, lorsqu’il a insisté auprès de son employeur afin qu’elle obtienne ce fameux rendez-vous. Lequel débouche sur l’emménagement de Laura dans une des chambres du casino, que dirige le dénommé Franck Bellec, un notable et ami du maire. Un arrangement dont, bien sûr, la jeune fille devra payer le prix. Et son père après elle, lorsqu’il prendra enfin conscience de la situation – Max, le boxeur, ancienne gloire locale, récemment remonté sur le ring après des années de disgrâce et d’alcool...
Ainsi résumée, l’intrigue de La Fille qu’on appelle ne paie pas de mine. Sculptée par l’écriture de Tanguy Viel, elle est comme exhaussée, confinant au tragique. L’atmosphère de la ville de granit est toute simenonienne, et les personnages qu’y fait évoluer l’écrivain n’ont jamais eu une telle profondeur, une pareille épaisseur. Quant à la description des relations qui les attachent, les associent ou les assujettissent les uns aux autres, elle est saisissante d’âpre lucidité – ainsi, par exemple, celle qui lie l’édile et l’entrepreneur, décrits comme « deux araignées dont les toiles se seraient emmêlées il y a si longtemps qu’elles ne pouvaient plus distinguer de quelle glande salivaire était tissé le fil qui les tenait ensemble, étant les obligés l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient adoubés mutuellement, dans cette sorte de vassalité tordue et pour ainsi dire bijective que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vies entières, capables en souriant de qualifier cela du beau nom d’amitié ». Mais bien sûr, c’est aux côtés de Laura et de Max, aux côtés des faibles et des perdants, que se tient l’écrivain. Laura, surtout, « l’imparfaite victime », un jour assurée pourtant qu’« il doit y avoir une autre météo possible, un autre ciel, en tout cas on l’exige et en l’exigeant, eh bien, en l’exigeant on se met à déchirer l’air avec des armes tranchantes ».


 Christophe Kantcheff, Politis, 2 septembre 2021


Emprise municipale

Dans La Fille qu’on appelle, Tanguy Viel met en scène des personnages chez qui les rapports de domination sociale se mêlent à la question du consentement. Une tragicomédie actuelle et provinciale.

Sur la scène d’une ville portuaire et bretonne, quatre personnes sont les protagonistes d’une tragicomédie provinciale. Même si Tanguy Viel détaille les traits psychologiques de ses personnages – le faisant davantage que dans ses romans précédents –, il les caractérise aussi par leur apparence. D’un côté, ceux qui sont socialement dominés : Max et Laura Le Corre, père et fille. Ils ont leur corps pour seul actif, qu’ils dénudent l’un comme l’autre à l’occasion, en fonction de ce qu’ils ont à faire.
Max, la quarantaine, un boxeur du cru ayant connu vingt ans auparavant des victoires retentissantes – dont un championnat de France -, en proie ensuite à une chute vertigineuse, effectue depuis peu son come-back. Il a « le corps lourd et tendu », tout en muscles. Celui de Laura est, quant à lui, tout en charme. Avec sa plastique splendide, elle a été recrutée très jeune par des rabatteurs pour faire du mannequinat, quand ce n’étaient pas des photos de nu. Aujourd’hui, à 20 ans, elle est de retour dans sa ville natale pour oublier ce passé récent et vivre une existence moins sulfureuse.
De l’autre côté, les dominants sont davantage caractérisés par leur tenue, leur maintien. Un duo d’hommes mûrs aux intérêts convergents, se servant l’un de l’autre, ayant noué un réseau de relations serviles. L’un, Franck Bellec, maître d’un haut lieu de la ville – le casino -, arbore un éternel costume blanc depuis qu’il est parti de rien. L’autre, le seigneur féodal, Quentin Le Bars, occupe le château, autrement dit l’hôtel de ville – « dans les cabinets des maires persiste l’Ancien régime ». Costume conforme à sa fonction, embonpoint naissant, classique à 48 ans.
Dans l’idée, on pourrait rapprocher La Fille qu’on appelle de l’œuvre de Simenon, par son intrigue, ses oppositions sociales, son atmosphère. Pas quand on rencontre ce genre de phrases, emblématiques de la langue élaborée et limpide de Tanguy Viel, aux métaphores fulgurantes et venimeuses, en l’occurrence à propos de la relation qu’entretiennent Le Bars et Bellec : « Deux araignées dont les toiles se seraient emmêlées il y a si longtemps qu’elles ne pouvaient plus distinguer de quelle glande salivaire était tissé le fil qui les tenait ensemble, étant les obligés l’un de l’autre, comme s’ils s’étaient adoubés mutuellement, dans cette sorte de vassalité tordue et pour ainsi dire bijective que seuls les gens de pouvoir savent entretenir des vie entières, capables en souriant de qualifier cela du beau nom d’amitié. »
Le livre précédent de l’auteur, Icebergs, portait sur l’écriture. Tanguy Viel s’y désolidarisait d’une littérature dont on exige une « positivité nouvelle », « qui pourrait bien se héroïser trop vite en de nouvelles croisades sociétales », « une littérature de société », « si prête à se faire sociologie ou reportage au travers de la première fiction venue ». Or La Fille qu’on appelle recèle au cœur de son intrigue un thème très actuel, fort commenté dans les médias, suscitant de grands succès d’édition : l’emprise et la question du consentement. Max, dont le métier alimentaire est d’être le chauffeur du maire, a demandé à celui-ci s’il pouvait recevoir sa fille pour l’aider à lui trouver un logement. Le Bars va exiger de Laura quelques compensations en échange de ses (piètres) services : il lui obtient une chambre au casino de Bellec, où elle devient entraîneuse.
Tanguy Viel donne à comprendre comment Laura entre dans cette relation avilissante. Même si son narrateur est à la troisième personne (là encore, une nouveauté par rapport à ses romans précédents), il est au plus près du phénomène d’emprise, décrivant avec subtilité l’inertie qui saisit la jeune femme : « Quand j’ai senti la paume tiède de sa main, c’était comme si ma propre main n’était plus la mienne, et qu’alors c’était toute l’énergie du vivant en moi qu’il avait réussi à saisir, à contrôler ou magnétiser, je ne sais pas, en tout cas à partir de là il a pris le pouvoir… » Là où l’auteur n'entre pas dans ce qu’il nomme « la littérature de société », dont la « positivité nouvelle » aspirerait à « réparer le monde », pour reprendre le titre d’un essai du critique et universitaire Alexandre Gefen, c’est qu’il ne cède rien au petit théâtre de la ville portuaire où se déroule son roman.
D’abord en respectant la logique sociale qui préside aux scènes de la vie de province. Balzacien en diable (dans l’ambition qui est la sienne), Le Bars ne se satisfait pas d’être maire. Il accède au poste de ministre des Affaires maritimes. La consécration d’un parcours que la société (médiatique, en particulier) estimera réussi, y compris dans ses aspects les moins reluisants, toujours prompte à défendre le plus fort face aux menaces venant de plus faibles, comme la plainte finalement déposée par Laura.
Ensuite en introduisant une dimension cocasse, à la limite du burlesque, dans la résolution de son intrigue. Elle est due à l’intervention du père de Laura, Max, à qui toute cette histoire a fait perdre la tête – « comme si le cerf-volant qui lui servait d’esprit s’était emmêlé dans les branches d’un arbre tout là-haut dans les cieux et qu’une déesse infernale ricanait en tirant les fils », écrit Tanguy Viel.
La Fille qu’on appelle, le huitième de son auteur, n’est pas un roman consolant, malgré le plaisir qu’il procure. Il raconte l’efficacité sociale du cynisme, parfois teinté de scrupules. « Mais comme on dit qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a des kilomètres aussi chez certains hommes entre les scrupules et la morale. » Effet mimétique ? On sort de ce livre en ayant soi-même envie d’asséner des coups…


Jérôme Garcin, L’Obs, 2 septembre 2021

Laura et le maire

Quentin Le Bars, 48 ans, ne se déteste pas. Réélu haut la main pour un deuxième mandat de maire, il règne sur une grande ville de la côte bretonne battue par les vents, d’où il gesticule afin d’obtenir un portefeuille de ministre, sans se départir de ce regard froid qu’ont les séducteurs laqués de feuilletons télévisés. Quentin le Bars, dont la conduite est douteuse, aime se faire conduire. Son chauffeur est un boxeur, qui eut sa petite heure de gloire. Impassible au volant, punchy sur le ring, Maxime le Corre, alias Max, la quarantaine, ex-champion de France 2002, catégorie mi-lourds, n’a pourtant pas rangé ses gants. Dans la ville qu’il sillonne en convoyant le premier édile et ses ambitions, des affiches annoncent son combat de gala : « le grand défi ». Son autre défi, c’est de trouver un logement à sa fille. Laura, 20 ans, a en effet choisi de revenir vivre près de son père, divorcé et célibataire. Max a bien tenté de s’adresser aux services de la ville, « mais ça prend du temps, alors je me suis dit que peut-être, en passant par vous… » « Bien sûr, a répondu du tac au tac Quentin Le Bars, dites-lui de passer me voir à la mairie, je verrai ce que je peux faire. » La suite, Laura la raconte aux policiers. Elle s’est rendue à l’hôtel de ville en tenue légère, où le maire, cauteleux et paternaliste, lui a fait son habituel numéro de charme avant de lui proposer un toit, à condition qu’elle accepte un boulot d’hôtesse au bar du Casino et qu’elle lui ouvre ensuite la porte de son nouveau studio. Où, sans rencontrer ni opposition ni révolte, il a abusé d’elle. Lorsque, plus tard, elle a voulu dénoncer les méthodes et l’emprise du maire, l’équipe de ce dernier a ressorti les panneaux publicitaires d’abribus où, à 16 ans, Laura posait en sous-vêtement et les magazines qui la montraient nue. La « salope », « l’entraîneuse », c’était elle. Lui, à l’en croire, n’avait fait que « céder aux lois incontournables de la nature ». D’ailleurs, lorsqu’il a obtenu le ministère des Affaires maritimes et qu’il est parti pour Paris, n’est-ce pas elle qui a pris l’initiative de l’aguicher avec ce SMS : « On pourrait se voir quand ? » Il ne manquait plus que l’uppercut porté par Max au violeur de sa fille, pardon à « une personne dépositaire de l’autorité publique », pour faire du ministre une victime, du boxeur, un coupable, et de Laura, une affabulatrice à la plainte irrecevable. Dans une très belle langue, qui semble donner de l’extraordinaire à un drame ordinaire et du lustre à une affligeante affaire de mœurs, Tanguy Viel, l’auteur d’« Article 353 du code pénal », monte et démonte sous nos yeux, écrou après écrou, la machine à broyer les humbles et à affranchir les puissants, ordures comprises. Magistral et accablant, ce roman âcre a un fort goût d’oxymore.

 



Lire l'entretien de Johan Faerber avec Tanguy Viel, "Tanguy Viel : "Je préférerai toujours la littérature à la politique", Diacritik, 2 septembre 2021




 




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