Théâtre


Marie NDiaye

Hilda


1999
96 pages
ISBN : 9782707316615
10.50 €


Mme Lemarchand se met en quête d’une femme de peine, qui aura pour tâche à la fois de s’occuper de la maison et des enfants, et de l’aider à supporter la mortelle longueur des journées.
Mme Lemarchand jette son dévolu sur Hilda dont elle a entendu dire beaucoup de bien. En premier lieu, qu’Hilda est parfaitement belle de visage et de corps. Puis, qu’Hilda ne fume pas, ne prend pas de médicaments.
Mme Lemarchand n’a pas l’intention d’exploiter Hilda, ni même de la regarder comme sa bonne. Mme Lemarchand est une femme de gauche. Elle veut éduquer sa servante, la former à la chose politique, lui apprendre à penser.
Mais, Mme Lemarchand va se heurter à la résistance d’Hilda, inexprimée mais sourdement hostile. Cette muette et sotte rébellion, elle fera tout pour la vaincre, pour le bien d’Hilda. Elle aimera sa bonne contre son gré et tentera de la façonner et de la modeler, éventuellement de l’imiter.

Marie-Laure Delorme (Le Journal du dimanche, 17 janvier 1999)

Marie NDiaye, ou l’inimitable
 
« 
Ils sont peu nombreux à pouvoir rivaliser avec son talent. À trente et un ans, Marie NDiaye est l’une des romancières les plus accomplie de sa génération. Elle écrit loin et fort. Dans chacun de ses romans, des mots sans coque font exploser un univers à la singularité envoûtante. Aujourd’hui, elle revient sur le devant de la scène avec un texte en forme de pièce de théâtre dialoguée. Hilda est un livre éblouissant sur cette forteresse imprenable qui s’élève à l’intérieur des êtres humiliés, dominés, imités. Car il demeure au fond d’eux-mêmes – tel un coffre fermé dont personne n’a la clé – quelque chose d’inaliénable.
Mme Lemarchand, bourgeoise de gauche, convoque Franck Meyer. Elle veut engager son épouse Hilda comme femme de peine. Pour 50 F de l’heure, il s’agit de faire le ménage, de s’occuper de ses trois enfants et de lui tenir compagnie tout au long de la journée. Pourquoi Mme Lemarchand veut-elle employer Hilda et personne d’autre ? Elle a entendu dire que cette dernière était saine d’esprit et belle de corps. L’apparence est primordiale pour Mme Lemarchand qui veut camoufler sa solitude et exposer son confort. “ J’ai besoin d’Hilda pour affronter la longueur des jours, pour sourire à mes enfants et résister au désir de nous faire, tous, passer de l’autre côté. ”
Mme Lemarchand va profiter d’un affaiblissement de Franck – un accident de travail à la scierie le laisse sans argent – pour accroître son pouvoir sur Hilda. Elle l’emploie puis la loge sous son propre toit. Elle la conseille puis l’habille de la tête aux pieds Elle l’interroge puis l’imite dans ses moindres manies. Mme Lemarchand désire faire d’Hilda sa servante, son amie. Sa chose. Face à cette emprise croissante, Hilda se mure dans le silence. “ Mais on ne peut rien changer au fait qu’Hilda est elle-même, n’est-ce pas, et que l’intérieur de son petit crâne nous demeure étranger, n’est-ce pas, Franck ? ”
En fait, que possède la patronne de sa servante ? Ses gestes automatiques, sa présence fantomatique et le droit de répéter son prénom. L’essentiel d’Hilda – ses sentiments et ses pensées – lui demeure étranger. Comme une enveloppe dont on ne pourrait jamais lire la lettre. Quand Franck tente de récupérer son épouse, Mme Lemarchand le menace : “ J’aurai votre peau. ” Mais justement, on n’obtient rien ainsi, si ce n’est la peau des êtres. C’est beaucoup mais ce n’est pas tout. D’ailleurs, la pièce est construite autour de l’affrontement de Franck et de Mme Lemarchand. Hilda est discutée, manipulée sans jamais avoir droit à la parole. Elle est réduite à ce qu’elle fait et non à ce qu’elle est.
Une guerre se perd toujours à deux. Hilda n’est pas un texte manichéen avec des personnages stéréotypés. La patronne se croit affectueuse la servante renonce à fuir. L’une dit agir au nom de l’amitié, l’autre semble s’incliner face au destin. Au fur et à mesure de la pièce, nos certitudes sont broyées. Le silence est une défaite les bonnes raisons sont de mauvaises excuses et l’imitation, une violation. Il y a, tout au long du texte, des phrases assassines sur l’imitation – cette tentative d’être l’autre quand on n’arrive pas être autre – qui explose en une cruelle évidence Mme Lemarchand réussira seulement à reproduire cette manière de pencher la tête qui appartenait en propre à Hilda.

Jean-Baptiste Harang (Libération, 4 février 1999)

La bonne amie
Un texte entièrement dialogué où l'absence est le personnage le plus présent. Hilda la muette par Marie NDiaye.
 
« Non, personne ne pourra jamais se vanter d'avoir tenu le rôle d’Hilda. Le rôle titre. Hilda est pourtant le personnage principal de ce texte entièrement dialogué de Marie NDiaye. Mais Hilda ne dit rien, Hilda n'apparaît pas, si, peut-être, une fois, vers la fin, elle étend du linge, on ne la reconnaît pas. Pire, à la dernière page madame Lemarchand se laisse aller à ce mensonge (est-ce un mensonge ?) : “ Hilda n'existe plus, Franck ”. Madame Lemarchand est la patronne d'Hilda, femme de peine, Franck est le mari d'Hilda.
Le livre de Marie NDiaye ne porte aucune indication de genre, ni la moindre didascalie, il a été écrit pour lui-même, mais puisqu'on peut le lire, puisqu'il est en librairie, puisque son énergie nerveuse passe si bien la rampe de la lecture muette, sa force, son évidence le condamnent à être joué, à la radio, au théâtre, partout. Maintenant, tout de suite. Car si jamais personne ne pourra se vanter d'avoir joué Hilda, la muette, celle qui disparaît à la force de l'abnégation, quelle comédienne se priverait d'être cette madame Lemarchand, celle qui ne lâche jamais le crachoir, innocente et cruelle, pitoyable et sadique, hystérique et accablée, tyranneau domestique, facho de gauche. Une merveille de conne.
Madame Lemarchand convoque Franck, le mari d'Hilda, parce qu'elle a choisi son épouse pour être “ sa femme de corvée et de devoir ”, “ sa femme de service ”, “ sa femme de servitude ”, “ sa femme de peine ”, “ je veux maintenant une femme qui ne partira pas, une servante définitive ”, page 14, et pourquoi pas sa bonne tant que vous y êtes. Non, vous n'y êtes pas, “ Hilda doit se défendre, faire valoir ses droits. Moi-même je protégerai Hilda, quoi qu'il arrive. Mais Hilda est ma femme de peine, elle m'est donc assujettie (... ) Hilda aura la chance de servir chez des gens de gauche Nous avons des domestiques, comme tout le monde, mais nous n'oublions jamais, par la parole, de les élever jusqu'à nous ”, page 17. Marché conclu, à contrecœur. Cinquante francs de l'heure, la moitié au noir remise entre les mains du mari, que, par parenthèse, la Lemarchand se ferait volontiers. Dernière recommandation : “ Hilda devra être joyeuse, Franck ”. Mais la joie, ça ne se commande pas, et madame Lemarchand n'en reçoit pas pour son argent, à cinquante francs de l'heure elle prétend à autre chose qu'à l'indifférente perfection du service : “ Hilda est ma servante, mon employée, ma femme à tout faire, et mon amie si elle y consent. Connaissez-vous, dans notre petite ville, Franck, beaucoup de dames qui voudraient faire leur amie de leur bonne ? C'est un honneur et un privilège que d'être considérée ainsi. Pourquoi Hilda me repousse-t-elle Franck ? (...) Je veux, Franck, que vous fassiez en sorte qu'Hilda se plie à ma sympathie ”, pages 31, 35. Cela finira mal, bien sûr, esclavage, possession, effacement, chagrin, dureté.
Hilda n'est pas encore une pièce de théâtre, c'est un texte de littérature, où Marie NDiaye, à partir d'une caricature, d'une solide situation dramatique, réunit toutes les données de la farce, de la fable, et feint de se contenter d'un joyeux et grinçant morceau de bravoure, du tour de force d'avoir fait de l'absence le personnage le plus présent de son texte. Et puis non, ce serait trop facile, le monde personnel, douloureux et tristement goguenard, avec son cortège de fantômes sur les consciences, ce monde que Marie NDiaye tisse depuis six romans, s'insinue, insidieux, entre les mots de la farce, remplit les blancs du texte d'une angoisse fébrile. Si bien que les éclats de rire que les mots provoquent se glacent dans les gorges des lecteurs (des spectateurs ?) avant que d'éclater, avec la gêne coupable de comprendre que jamais personne ne pourra se vanter de n'être ni le maître ni l'esclave. »

Tiphaine Samoyault (La Quinzaine littéraire, 1er février 1999)

Théâtre de la cruauté
 
« Après l'extraordinaire roman qu'est La Sorcière, publié en 1996, Marie NDiaye revient sur le devant de la scène avec un dialogue théâtral non moins fort, qui évoque avec une violence inouïe les relations de subordination sociales et affectives. Au-delà de l'évidence du propos politique, le texte dessine en six séquences un personnage énigmatique, Hilda, auquel il finit par ressembler.
Madame Lemarchand a entendu parler d'Hilda et Hilda est la femme qu'il lui faut pour s'occuper de sa maison, de ses enfants, de son ménage, de son linge et de son jardin. Elle aura Hilda. Elle veut Hilda pour les sonorités de son prénom étrange, elle veut Hilda pour sa minceur, ses cheveux longs, son équilibre mental. Les enfants d'Hilda iront à la crèche et Hilda ira chez Madame Lemarchand. C'est ainsi que, dans la première scène, elle explique la chose au mari d'Hilda : après avoir connu toutes les nationalités, tous les prénoms, toutes les domestiques possibles, “ je veux maintenant une femme qui ne partira pas, une servante définitive ”. Madame Lemarchand se sent bonne, ses bonnes intentions sont à la mesure de ses convictions généreuses (elle et son mari sont inscrits au parti radical) : “ Hilda aura la chance de servir chez des gens de gauche. Nous avons des domestiques, comme tout le monde, mais nous n'oublions jamais de les élever, par la parole, jusqu'à nous. Je n'oublierai pas qu'Hilda est ma servante par accident, et non par nature. ”
Mais la sincérité de Madame Lemarchand est aussi sa monstruosité, car Madame Lemarchand est malheureuse. Elle pourrait être très drôle si elle n'était qu'une caricature sociale. Mais Marie NDiaye se garde bien de la limiter à cela. Elle en fait une femme névrosée, qui ne supporte pas plus de s'occuper de ses enfants qu'elle ne se supporte elle-même, une femme que son sentiment de culpabilité, lié à une peur panique de l'abandon, conduit à la lisière de la folie. La confusion qu'elle opère entre avoir et aimer entraîne d'emblée la relation dialectique du maître et de l'esclave sur une pente déréglée. Élever l'autre par la parole, c'est l'instrumentaliser autrement, tenter de l'aliéner étroitement. “ Autant qu'il est possible, Franck, j'élève leur visage jusqu'au mien, le visage de mes domestiques, Franck, jusqu'au visage de la patronne que je suis bien forcée d'être. Leur visage est à la hauteur de mon visage et mes paroles sont bienveillantes. C'est pourquoi je veux que leur visage soit beau, comme le reflet du mien. ”
Le texte superpose ainsi progressivement un discours de la servitude sociale et des relations d'esclavage affectif qui conduisent à l'identification et à l'outrage. La thématique de l'attachement (“ Hilda m'est attachée, Franck, même si elle ne m'aime pas ”) relie évidemment les deux fils, au point d'être relayée par la question du reflet, qui réifie encore davantage le rapport. Madame Lemarchand veut faire d'Hilda sa chose, sa poupée, la déshabiller, lui couper les cheveux, lui passer ses propres vêtements. Elle veut traiter Hilda comme elle le faisait des petites danseuses qu'elle collectionnait autrefois, avant son mariage. Elle use de tous les moyens pour qu'Hilda lui ressemble, obéissant ainsi à son désir inconscient de ressembler à Hilda. L'ayant à la fin débarrassée de ses cheveux, de sa substance, de son mari, de ses enfants et de sa voix, Madame Lemarchand a pris Hilda, elle est devenue Hilda. “ J'ai laissé pousser mes cheveux et ils ont maintenant la même longueur exactement qu'avaient les cheveux d'Hilda avant que je ne les lui coupe. ”
Plutôt que de décrire une situation réversible où la maîtresse deviendrait la servante, Marie NDiaye déporte l'analyse du côté de l'approfondissement psychologique de plusieurs énigmes individuelles. Socialement, chacun reste à sa place tandis qu'affectivement tout est changé. L'énigme principale se noue pourtant en Hilda qu'on ne voit jamais tout au long du texte, qui est littéralement sans voix. L'intensité du dialogue tient ainsi dans la disparition progressive d'un personnage qui n'apparaît jamais, à la destruction programmée d'un être dont on se demande à la fin s'il a jamais existé, à l'aphasie d'un corps sans voix. Hilda est une énigme, Hilda est une idée que le texte serre de façon de plus en plus violente, jusqu'à l'effacement. Grâce au jeu des dédoublements, Madame Lemarchand la bien nommée a réglé ainsi des échanges problématiques : il n'y a plus, à la fin, ni rapport sexuel ni relation d'argent. Madame Lemarchand ne se sent plus offensée, elle a tout avalé. L'écriture porte de bout en bout ce théâtre de la cruauté et de l'aliénation, et chaque phrase y a un avers et un revers, une surface que la profondeur ride, comme les êtres qu'elle fait parler ou se taire. »

Bertrand Leclair (Les Inrockuptibles, 17 février 1999)

De la désintégration humanitariste
Une femme bien sous tous rapports en engage une autre et veut l'arracher à sa condition. Une fable de Marie NDiaye d'une intelligence narrative impitoyable.
 
« Publié à l'automne 1997, La Sorcière, sixième livre de Marie NDiaye, a décidément confirmé ce que l'on pressentait de son auteur depuis son premier livre, Quant au riche avenir (publié alors qu'elle avait dix-sept ans) : qu'elle est l'un des écrivains français les plus singuliers et novateurs dans sa façon de conter sans en avoir l'air, de toucher le nerf de l'époque sans en jamais parler. Marie NDiaye, en chacun de ses romans, non sans mystère, sait comme personne dénoncer la mielleuse assurance des nouveaux bien pensants : ceux qui n'ont plus leur banc à l'église pour y justifier leur domination sociale, mais font chaque soir leur prière collective en lisant leur journal de gauche, afin d'y trouver matière à s'offusquer de l'odieux monde dans lequel nous vivons, qu'il faudrait changer (n'ont-ils pas appris, d'ailleurs, à dire et redire le plus grand bien qu'ils pensent de Guy Debord ? Ils le font avec une telle conviction. Exactement comme autrefois on apprenait à ses enfants la beauté des stigmates du Christ entre deux bouchées de foie gras). C'est que Marie NDiaye écrit comme une actrice d'Hitchcock pourrait marcher droit devant elle dans les rues sombres : sans se retourner, malgré le risque évident ; elle a un rythme, une langue, un ton inimitable quoique imité, mais quel meilleur compliment faire à un écrivain que de souvent reconnaître son fantôme, le spectre de son style, chez les autres ?
Dans Hilda, Marie NDiaye a réussi à s'effacer derrière ses deux personnages principaux pour laisser parler des voix presque anonymes. Ce n'est que le livre refermé qu'il se révèle fascinant d'intelligence narrative, au-delà de son argument presque trop simple : madame Lemarchand, femme de notable dans une ville de province, décide d'engager Hilda à son service. Le prénom d'Hilda, en son étrangeté, est pour beaucoup dans son désir de l'employer, qui se déploie bientôt en désir de l'éduquer, de la sortir de sa triste condition ouvrière, de lui apprendre à s'habiller, à se cultiver (et lire, bien sûr, ah, l'accès au livre !) : un désir d'œuvrer pour son bien. C'est que madame Lemarchand est une femme de gauche, et qu'elle se refuse, par exemple, à employer le mot de bonne (“ Personne ne fait la bonne. On ne parle plus comme cela. Il n'y a plus de bonnes ”).
Seulement voilà : Hilda persiste à rester muette, remplit ses tâches mais refuse de s'asseoir pour boire un café, refuse d'abolir la distance, refuse de donner ou soumettre son amitié comme on l'exige d'elle. On ne peut pas aller plus loin dans l'exposé de l'argument, sauf à déflorer le livre en ses deux rebondissements majeurs. On peut dire, par contre, que le personnage d'Hilda est non seulement décrit comme muet, mais n'accède tout bonnement pas à la parole, puisque c'est toujours avec son mari, Franck (et accessoirement avec la sœur d'Hilda), que discute madame Lemarchand. Dire, aussi, que l'onomastique joue dans la pièce un rôle trop important pour qu'on ne s'y arrête pas. Dire que le désir de madame Lemarchand est d'abord et avant tout un désir de séduction, à l'image de notre époque qui confond dangereusement l'amour (le don de soi et l'acceptation du don de l'autre) et la séduction (survivre dans l'image, l'apparence que l'autre renvoie). Dire, surtout, que cette pièce radiophonique est merveilleusement construite comme une très ancienne fable, de celles où se dit souterrainement quelque chose d'essentiel qui surgit avec une force d'évidence incontournable au dernier mot, qui en l'occurrence fait d'Hilda l'un des textes les plus forts que l'on ait lus sur le mot même en sa barbarie intrinsèque d'intégration – l'intégration, qui passe par la désintégration, bien sûr, car, comment pourrait-on intégrer un individu vivant ? Une fable, en somme, sur l'un des mots clés du discours politique contemporain dans ce qu'il a de plus secrètement odieux. Et une pièce qui permet de saisir quelques bribes de la technique sur laquelle repose en ses romans aussi l'extraordinaire talent de conteur de Marie NDiaye, d'autant plus visible ici qu'il est réduit à son essentiel. Bref, un livre aussi important qu'il est court. »

 




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