Romans


Robert Pinget

L'Apocryphe


1980
180 pages
ISBN : 9782707303226
19.80 €


 Quand j’entends parfois dire qu’il n’y a plus en France de grands écrivains dignes du passé, je pense que c’est plutôt les bons lecteurs qui manquent. Voyez Pinget : c’est sûrement l’un de ceux dont l’œuvre devrait passionner les gens. Un roman comme L’Apocryphe, on peut le lire à plusieurs niveaux, bien sûr, mais c’est d’abord une histoire toute simple, et qui fait souvent rire aux larmes, une histoire dont chaque paragraphe nous apporte une surprise et tient la gageure d’être à la fois une page d’anthologie et l’élément nouveau d’un organisme vivant en voie de perpétuel enrichissement. Un livre dont on pourrait parler des heures. J’ai bien l’impression qu’on n’en a pas publié des masses comme ça depuis cinquante ans. Vous allez m’objecter que l’amitié m’aveugle, à moins que ce ne soient les intérêts bien compris des Éditions de Minuit. Franchement, je ne crois pas. Jetez donc voir un œil sur cet Apocryphe-là. Car si dix-huit ouvrages de Pinget depuis 1952 – malgré le prix Fémina et des traductions dans treize langues – n’ont pas suffi pour le situer à la place qui lui revient, c’est sans doute qu’on voulait attendre le dix-neuvième, qui est peut-être son plus beau livre. (Mais, comme dit L’Apocryphe lui-même, “ qu’est-ce qu’un beau livre ? ”) 
Jérôme Lindon (1980)

Viviane Forrester (Magazine littéraire, novembre 1980)

Qu’est-ce qu’un beau livre ?
 
 Il y a des livres, leurs auteurs. Beaucoup. Et puis il y a des œuvres, des écrivains. Si peu. Extrêmement peu. Parmi ceux-là, Robert Pinget. Dans une œuvre advient parfois un ouvrage qui semble être une récompense, I'écriture s'y anime autonome. L'Apocryphe est de ceux-là. Pinget y devient comme le signe à travers lequel ça parle avec un tel bonheur. Bonheur ? pourtant la mort, les cimetières, la vieillesse, la folie circulent surtout dans ce dernier roman de Pinget, sans concession, mais liés à la rage sereine d'écrire, à la passion attentive à vérifier l'inscription folle, maniaque, voluptueuse, mais suspecte chaque fois. Qui parle ? Qui a parlé ? Écrire, après tout, ça tourne autour de ça : qui écrit ? Question sans cesse avivée par ce texte si calme et toujours en alerte.
Les thèmes de Pinget sont là – le livre dans le livre, mais indiqué seulement par des allusions discrètes à sa fabrication, au secret artisanal, à la présence évidente de l'auteur et au doute quant à sa part de création. Recherche de l'origine plurielle, parcellisée du texte. Le livre qui s'écrit là, apocryphe..., j'allais écrire : en son centre un homme ou bien un manuscrit ? mais je m'aperçois qu'il n'y a pas de centre à ces pages d'une clarté rare cependant. On peut en faire des lectures à l'infini. où chaque fois s’interposera entre la lecture précédente et celle qui suit, une autre, elle-même transparent où, cette fois par exemple, des paysages tranquilles, arbres aux feuillages limpides, climats modulés, reines-claudes, paille de blé, “ dans le potager des lys, des framboises ” et “ la beauté du printemps dans les forêts de hêtres... Fraîcheur, chant des merles ”, sous-tendront ces pages si mobiles.
Comme est mobile la figure de cet homme nommé le maître ou tonton selon, qui a vécu avec un vieux domestique, finit ses jours à l'asile d'aliénés auquel il a légué, au grand dépit de ses héritiers, tous ses biens. Il est mort. Comment ? suicide, assassinat, mort de sa belle mort, ou dans une randonnée ? Mille hypothèses. Enquête ; c'est aussi l'un des thèmes chers à Pinget, mais celle-ci va se perdre dans les pages d'un grimoire. Car il y avait un manuscrit. Celui-ci ? notes, recueil, mémoires, objet de délectation ou de supplice pour le défunt ? Le défunt que nous retrouvons, d'ailleurs, vivant une vie bien située mais ouverte à des interprétations, des versions diverses, leurs oscillations fines. Et ces souvenirs que note le larbin survivant, vont-ils s’ajouter à l’œuvre initiale – mais n'est-il pas, ce vieux domestique, I'auteur en vérité ? Ou bien serait-ce la main anonyme à l'écriture inconnue qui traçait des commentaires retrouvés dans les marges ? Et quel est le rôle de Monsieur, qui s'acharne à reconstituer le corpus ? Quel est le rôle des neveux (l'un d'eux est-il Monsieur ?) qui, maugréant, travaillent les pages décousues car “ le manuscrit de tonton on se le met où je pense mais les droits d'auteur hein, cracher dessus pas question ”. Droit d'auteur, mais de quel auteur ? Est-ce Pinget ce neveu qui “ n'en sera jamais l'auteur, il exécute une clause de testament, et encore ? ” Qui survit, survivra et à qui et à quoi pour qu'existent quelques œuvres ? “ Tant de dépense pour une fin hasardeuse. ”
Vers cette fin le livre avance si vivant, contenant en soi une mouvance comme échappée à la force statique du papier, de l'impression, des pages numérotées. Du fait que c’est un livre donc une chose achevée, réifiée. Ce livre, il en est fort peu de la sorte, semble se créer sans cesse au gré des lectures, épouser les lectures qu'on en peut faire, neuves, autres, chaque fois. La nature et les hommes et leurs âges et les temps, l'écriture dansent leurs différences, “ I'horreur des joies enfuies ”, de terrifiantes résignations et leur flux. Traversé des solos comiques de voix triviales. Virtuose de l'imitation (Proust l'était aussi) Pinget est irrésistible de drôlerie lorsque surgit un monologue inséré dans la mélopée des voix créatrices ; discours truffé de pataquès, et je vous recommande en particulier la commère qui gémit sur le destin de sa cousine “ après sa totale ” et décide de rallier les mouvements de libération féministe ; je vous défie de trouver un “ numéro ” plus désopilant, et qui ancre dans un décor précis, daté, la dérive créatrice. Que d'expressions traduites dans ce chant apaisé mais turbulent, cette langue légère, produit d'un tel travail que le travail, sa pesanteur en sont éludés. Oui, maîtrise de Pinget, symphonique. “ Mais qu'est-ce qu'un beau livre ”, leitmotiv qui ponctue L’Apocryphe, réflexion tranquille plutôt qu'interrogation dramatique. Qu'est-ce qu'un beau livre ? Sans nul doute, celui-là. 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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