Critique


Clément Rosset

Le Philosophe et les sortilèges


1985
Collection Critique , 120 pages
ISBN : 9782707310118
14.70 €


Le principal réconfort de ceux qui ne veulent pas du monde qui leur est présentement offert, mais ne se résolvent pas pour autant à l’abandonner par voie de suicide, consiste on le sait à annoncer soit sa prochaine et radicale modification, soit sa fin inéluctable et imminente : que tout change, ou que tout finisse. Ces deux options, que les prétextes les plus futiles ont toujours suffi à encourager malgré leurs évidente invraisemblance, ne sont naturellement opposées qu’en apparence. Espoir et désespoir font ici cause commune. S’ils divergent quant à la manière selon eux la plus plausible d’en finir, ils s’accordent sur ce point essentiel qu’aucune réalité ne saurait être soufferte telle quelle. Les idées de changement du monde et de fin du monde visent un même exorcisme du réel et jouent pour ce faire du même atout : du prestige fascinant et ambigu de ce qui n’est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait “ autrement ” par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait “ ailleurs ” par rapport à ce qui est ici. Le sortilège attaché à ces notions négatives est de faire miroiter, au-delà de leur propre négativité, l’illusion d’une sorte de positivité fantomale : comme si le fait de signaler que quelque chose n’est ni ici ni ainsi suffisait à établir que ce quelque chose existe ou pourrait exister.
La force invulnérable de la pensée de l’ailleurs et de l’autrement consiste paradoxalement en son impuissance à se définir elle-même : à préciser ce qu’elle désire et ce qu’elle veut. Si ce qui est ici et ainsi peut donner à redire, ce qui se recommande de l’ailleurs et de l’autrement n’offre en revanche guère de prise à une critique qui, n’ayant aucun objet précis à critiquer, fonctionne nécessairement à vide. C’est pourquoi un propos contestataire est toujours, et par définition, incontestable. Le privilège des notions négatives, qui désignent ce à quoi elle s’opposent mais ne précisent pas pour autant ce à quoi elles s’accorderaient, est de se soustraire à toute contestation : elles prospèrent à l’abri de leur propre vague. C’est aussi l’éternel privilège des charlatans.

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

Introduction

I. Remarques sur le pouvoir

II. Propos d’outre-tombe

III. Ici et ailleurs : 1. Ici rien – 2. Intérieurs romantiques – 3. L’endroit du réel – 4. Aux frontières d’ici et d’ailleurs : le lieu de la peur

IV. Visions de l’absence : 1. L’état de manque – 2. L’écriture violente – 3. L’écriture épistolaire – 4. Images de l’absence – 5. Les absences du corps – 6. La nostalgie du présent

ISBN
PDF : 9782707331717
ePub : 9782707331700

Prix : 10.99 €

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Robert Maggiori (Libération, 1er juin 1985)

Clément Rosset le charme du négatif
Selon le philosophe niçois, la pensée moderne serait plutôt « vicieuse » : elle préfère cequi est ailleurs à ce qui est ici, ce qui est autrement à ce qui est ainsi.
 
« Dans quels livres de philosophie trouve-t-on, en guise d’appareil critique généralement orné des portraits de Platon, Kant, Hegel ou Heidegger, des références à Ali Baba, aux Rencontres du troisième type, au marquis de Carabas, à Perrette et son pot au lait, au Roi Soleil, à L’Île mystérieuse, à Terreur sur la ligne, à Astérix et au Général Dourakine de la comtesse de Ségur ? Dans les livres de Clément Rosset. Dans quels livres de philosophie trouve-t-on, comme thèmes d’investigation, l’exotisme, l’esprit casanier, la lettre d’injure, le jeûne, l’“ ici ” ou Monsieur Jourdain en mamamouchi ? Dans les livres de Clément Rosset. Tous ceux qui mangent Danette se lèvent d’un seul coup : il s’agit sans doute de pop-philosophie et le sieur Rosset doit être un gille ou un joyeux drille ! Que nenni ! Maître-assistant à l’université de Nice, agrégé et docteur, grand spécialiste de Schopenhauer, l’un des rares enfants non-bâtards de Nietzsche, au dire de certains, Clément Rosset est à la tête d’une œuvre qui déjà compte en philosophie. Certes il doit abhorrer l’académisme et la respectabilité. On le décrit comme un être peu soucieux de l’étiquette : braillard et gouailleur il aime le bon vin et la bonne chère, et au maintien d’un Bergson, préfère sans doute le débraillé d’un Socrate. Mais si, dans ses écrits, il raille parfois les “ jeûneurs ”, tendance écolo, ou “ défense des consommateurs ”, qui se gavent de toutes ces choses qu’ils ont décidé de ne pas manger, pour qui le “ meilleur potage est celui dont on vous assure qu’il ne contient ni ceci, ni cela, ni même ci, etc... ” et qui déclarent “ bon ” seulement ce qui n’est pas mauvais (or tout est mauvais), s’il raille donc ces êtres qui préfèrent condamner le désir plutôt que reconnaître leur incapacité à désirer, ce n’est pas pour faire, a contrario, l’éloge du manger ou de la table rabelaisienne, ni pour justifier ses propres propensions gourmandes, C’est pour illustrer une thèse philosophique. Cette thèse, Rosset l’avait déjà avancée dans Le Réel. Traité de l’idiotie (Éditions de Minuit, 1978) et dans deux livres dont les nouvelles éditions revues et augmentées viennent de paraître simultanément : Le Réel et son double (Éditions Gallimard) et L’Objet singulier (Éditions de Minuit). Il la réaffirme, en l’étendant à d’autres domaines, dans son dernier ouvrage : Le Philosophe et les sortilèges (Éditions de Minuit).
Plutôt que de saisir le réel dans sa singularité et s’en contenter, écrit Rosset, la pensée contemporaine – mais on pourrait le dire à toutes les époques – a été pervertie par la volonté de l’exorciser en ne s’attachant qu’à ses “ doubles ”. D’où la valorisation des notions négatives, le “ prestige fascinant et ambigu de ce qui n’est pas par rapport à ce qui est, de ce qui serait « autrement » par rapport à ce qui est ainsi, de ce qui serait « ailleurs » par rapport à ce qui est ici ”. Elle a été prise dans le sortilège de ces notions négatives, dont la fonction a été et est de “ faire miroiter, au-delà de leur propre négativité, l’illusion d’une sorte de positivité fantômale : comme si le fait de signaler que quelque chose n’est ni ici ni ainsi suffisait à établir que ce quelque chose existe ou pourrait exister ”. Cette “ pensée de l’ailleurs ”, qui ne dit jamais positivement ni ce qu’elle veut ni ce qu’elle désire et ne se définit que par ce dont elle ne veut pas, peut être la forme la plus sophistiquée du charlatanisme mais aussi et surtout le “ vice ” de ces pensées qui se placent elles-mêmes à la pointe de la modernité parce qu’elles parviennent non à dire quelque chose mais à dire qu’il n’y a rien à dire. Le Philosophe et les sortilèges passe en revue ces “ diverses expressions modernes de la contestation du réel ”, qu’elles soient d’ordre philosophie, politique ou littéraire.
La critique du pouvoir, telle qu’elle se manifeste “ depuis plusieurs dizaines d’années ” chez les philosophes français par exemple, est sans doute la plus typique de ces “ expressions modernes ” de la pensée-sortilège. La dénonciation de l’“ oppression ” sous toutes ses formes, incarnée par le monstre du “ pouvoir ”, illustre à merveille, selon Rosset, cette tendance à “ annoncer la bonne chose par la seule dénonciation de son inverse ” et, de plus, se trompe sur la nature même du pouvoir. Les philosophes critiques ont les mêmes raisonnements que Perrette, la laitière de La Fontaine : je suis ce qu’on ne m’empêche pas d’être et j’ai ce qu’on ne m’interdit pas d’avoir, comme si de la non-interdiction découlait, outre le “ pouvoir ” (may, mögen), le pouvoir (cari, können), comme si, de l’autorisation qui m’est donnée (tu peux !) de traverser la Manche à la nage découlait le pouvoir de le faire. La critique du pouvoir d’État confond volontiers, dit Rosset, les deux sens du mot pouvoir, et s’enivre elle-même à faire comme si “ la levée des interdits devait automatiquement entraîner une puissance d’agir du corps, comme si la répression d’une pulsion impliquait, à être levée, l’existence et la force de cette pulsion même ”. Pensée ivre et ensorcelée en effet, qui dit que ce n’est pas elle qui délire mais que c’est le monde qui est bizarre, qui permet au sujet de légitimement penser que s’il ne peut pas c’est que le Pouvoir, affublé de la majuscule de la toute-puissance coercitive, l’empêche de pouvoir, et le laisse se figurer “ que tout ce qui est hors de sa portée provient d’un interdit –ce qui est un peu trop charger l’État et un peu trop se décharger soi-même ”. La liberté d’agir, que la critique du pouvoir cherche à établir, n’engendre à elle seule aucune puissance d’agir – même si, pourrait-on objectiver à Rosset, la “ puissance ” d’agir reste pure “ puissance ” et potentialité s’il n’est pas de liberté d’agir.
Les remarques de Rosset sur la critique du pouvoir ne se posent naturellement pas comme défense et illustration du pouvoir ni des pouvoirs en place. S’inspirant des analyses de Louis Marin sur le pouvoir royal de la France du XVIIe siècle, Rosset montre même que par nature, le pouvoir est “ indéfendable ”, parce qu’il repose sur l’arbitraire et parce que son rôle premier est de rendre cet arbitraire non pas légitime mais invisible et imperceptible.
Ce serait donner une image fausse du Philosophe et les sortilèges que de n’en rappeler l’aspect “ politique ”. C’est dans tous les domaines que la pensée se laisse prendre à ses sortilèges, et c’est de manière particulièrement heureuse que – de Jules Verne à Baudelaire, de Molière à Maupassant – Rosset étudie la manière dont l’ailleurs est, à la lettre – c’est-à-dire en latin – pensé comme alibi et faux-fuyant. Ses remarques sur une certaine “ sensibilité moderne ” en littérature comme en philosophie, ou à leur intersection – disons Mallarmé, Raymond Roussel, Bataille où Derrida – mériteraient pourtant d’être citées : “ S’il fallait me hasarder à la résumer d’un mot, je définirais cette sensibilité moderne comme l’expression d’un état de manque – de manque d’objet – dont une conséquence générale est de lier le sort des objets aimables à celui des objets absents ”. De là peut-être le “ chagrin littéraires ”, culte exclusivement rendu à l’objet absent, dont on ne peut sortir, si l’on veut continuer à écrire, qu’en prononçant l’annexion du réel au nom de la littérature, et “ décider que ce qui est réel se résume à ce qu’on en écrit ”. Manière aussi de dire que ce dont manque la modernité ce n’est pas d’un “ quelque chose ” qui lui fait effectivement défaut, mais de la jouissance de son propre présent. Le Philosophe et le sortilège – écrit en un style cristallin – n’offre, on l’aura compris, ni système ni règles de vie. Il signale simplement que l’ivresse de la pensée, à force de vouloir la conduire “ anywhere out of the world ”, finit par ne plus lui faire saisir l’ici et le maintenant que par le biais de la nostalgie ou du regret – qui sont inexpérience de la joie. »

Christian Descamps (La Quinzaine littéraire, 16 juin 1985)


Un philosophe joyeux
Clément Rosset est un philosophe joyeux, pour lui c’est l’aujourd’hui qui chante. Dans la lignée de
La Force majeure cette écriture sans amphigouri s’en prend aux marchands d’illusions, aux bradeurs de lendemains.
 
« Ici, le réel – qui est riche, désirable et énigmatique – n’est en rien traversé de manques. En souriant ce philosophe effectue un coup de force. Car depuis Baudelaire au moins – pour ne rien dire de ces manques énormes que furent toutes les théologies – on ne cesse d’attacher du prix à ce qui se trouve en un lieu autre. Aux proximités décevantes, nous opposons spontanément ou savamment des ailleurs où l’herbe serait plus verte. À coups de fictions ironiques, Rosset déplace les enjeux, casse les prestiges des désirs d’aller “ n’importe où pourvu que ce soit hors du monde ”.
En prenant appui sur Flaubert ou Marcel Aymé aussi bien que sur Nietzsche ou Lucrèce, il brise les fascinations toc du romantisme. Pour le XIXe siècle l’ici avait toujours une odeur ménagère de parquet ciré à laquelle il convenait d’opposer les charmes des grands espaces. Or, et il y a là un retournement plein de talent, l’auteur montre que ces rêveurs d’ailleurs que sont Madame Bovary, Bouvard et Pécuchet ou Mademoiselle Anaïs ne jugent pas l’existence trop pesante mais trop légère. Ceux-ci rêvent moins d’aventures risquées que de certitudes. Ils ne visent pas le mouvant mais une forme d’ici absolu, waterproof, capable de résister à tous les chocs. On se rassure à coups de passion ou à coups de science ! Et tout ce beau monde préfère – tranquillement à tout prendre – les braves assurances de l’imaginaire à l’insécurité du réel. Les voyageurs véritables ne sont pas vraiment plus hardis. Chez Jules Verne, on traverse l’Afrique en ballon (sans se salir), l’océan dans un sous-marin protégé, dans des villes-radeaux, des yachts-forteresses ou des objets volants finalement bien tranquilles. En 80 jours – grâce à l’irréalisation de la vitesse – on se met à l’abri du monde, on effleure tout, sans risque comme ces touristes qui ne passent jamais plus d’une semaine par continent.
Aux séductions faciles de ces univers de pacotille, le philosophe sans sortilège oppose l’énigme quotidienne de l’étrange présence du réel. Aux listes des insuffisances, il préfère les affirmations, se méfie des charmes, des outre et des arrière-mondes. À la suite de Lacan il avance que les planètes ne parlent pas “ parce qu’elles n’ont rien à dire, parce qu’elles n’en n’ont pas le temps, parce qu’on les a fait taire ” !
Contre la pseudo-profondeur de ces infinitudes, il élit les difficultés du réel et de ses doubles. Nous relisons avec lui l’histoire d’Amphitryon. Sosie, envoyé par son maître pour prévenir Alcmène de le recevoir, trouve Mercure transformé en Sosie qui est en train d’aimer la belle. Fichtrement mal élevé, ce double veut tout ; de plus il le rosse et refuse quelque compromis que ce soit.
“ – Qui va là ?
– Moi ?
– Qui, moi ?
– Moi
– Courage Sosie... ”
Il y a là beaucoup plus qu’un scénario d’amoureux évincé, dépossédé. On trouve ici une réalité dont on ne peut se débarrasser comme on ne peut renvoyer un squatter chez lui pour la raison qu’il n’a précisément pas de chez lui.
Bref, le réel est labyrinthique même s’il ne cesse d’être colorié d’hyperréalité. Ainsi dans un film ce qui nous fait peur ce sont moins les gros monstres sanguinolents que la duplication. La grande magie du cinéma – que l’auteur développa dans un bel article du Cinéma de Beylie et Carcassonne chez Bordas – fabrique une réalité jumelle ni trop éloignée ni trop proche. Dans L’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel, les extra-terrestres ne relèvent d’aucune instance extérieure qui les aurait peints en vert ou recouverts de poils. Il ne sont que des doubles, des jumeaux, et c’est pour cela qu’ils font vaciller le monde dans l’inquiétante étrangeté. Au reste ce petit décalage, tout à fait réel, a mille fois plus de force que les effets spéciaux qui surchargent l’inconnu.
Aux contestations rapides du pouvoir, l’auteur préfère une analyse des termes qui – dans une perspective tout autre – sait rejoindre la meilleure philosophie anglo-saxonne. Ainsi il marque du sceau de la rigueur la différence radicale entre les deux sens du mot pouvoir (le “ may ” et le “ can ” anglais).
Ces petits récits profonds mettent à nu le grand pouvoir politique, celui qui ne cesse, à coups de ruses diverses, de marquer son arbitraire. En suivant La Fontaine, Perrault, Retz, nous voici devant un secret : le pouvoir est son garant sans autre auteur que lui-même.
Ces fictions décapantes disent que rien n’est ordinaire. À coup de touches légères, tout devient exceptionnel sans que l’on ait pour cela besoin des cuivres de l’extraordinaire. Bref le monde est vrai et il tourne, à notre avantage. Le gros bon sens de Voltaire ne réfute aucunement la radicalité des thèses de Leibniz. À ceux qui ne cessent de déclarer qu’ils sont loin d’être satisfaits, Rosset oppose – sans ressentiment aucun – une approbation inconditionnelle de la joie. Spinoza disait qu’elle est indice de vérité et s’en allait soutenir la politique avancée de Jan de Witt. ”

 




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