Critique


Jacques Bouveresse

Rationalité et cynisme


1985
Collection Critique , 232 pages
ISBN : 9782707310019
22.00 €


La prise de conscience des effets négatifs ou même franchement destructeurs du progrès scientifique et technique incite aujourd’hui de plus en plus à se demander si la connaissance, au sens moderne du terme, était bien la meilleure option possible pour nos sociétés. La réhabilitation de la sagesse contre le savoir et des traditions contre la raison a cessé d’être un thème que l’on pourrait considérer comme relevant exclusivement de la pensée conservatrice ou réactionnaire. La fin de la croyance au “ progrès ” est un des indices qui signifient que nous sommes entrés dans ce que certains appellent l’époque “ postmoderne ”. Mais le postmodernisme, qui tente de donner une réponse à la question de la légitimité sans recourir aux justifications contenues dans les “ grands récits ” de la modernité, ne propose guère, dans le meilleur des cas, comme solution qu’une sorte de surenchère ultramoderniste, qui laisse la question à peu près entière. Le passage à la postmodernité, s’il est réellement en train de s’effectuer, implique naturellement une redéfinition plus ou moins radicale de la nature, des tâches et des objectifs de la philosophie. La question qui se pose inévitablement est celle-ci : dans quelle mesure une époque postmoderne doit-elle également consentir (en dépit des tentatives de sauvetage plus ou moins convaincantes des postmodernistes) à se considérer et à se reconnaître comme postphilosophique, au sens strict du terme ?

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

I. Connaissance et sagesse : Tristesse du savoir. Néo-irrationalisme et « nouvelle gauche ». Le retour de Diogène.

II. Tradition et raison : L’autonomie de la pratique et de la connaissance pratique. Le pluralisme sans le subjectivisme. Feyerabend et l’utopie de la « société libre ». Le relativisme pourrait-il être vrai ? Les demi-mesures de l’anti-humanisme et les inconséquences de l’irrationalisme. De l’action sans la connaissance à l’action malgré la connaissance.

III. La légitimité d’une époque « postmoderne » : Sur une certaine façon de pratiquer la philosophie. Fiction, ou comment on devient rationaliste à bon compte. Entre le marteau et l’enclume : l’art d’oublier les positions intermédiaires. Le différend contre le dialogue. De la critique du métalangage à la théorie de la guerre civile généralisée. La critique de l’anthropocentrisme, ou comment on liquide le principal. Auto-affirmation et auto-justification : Bacon contre Descartes.

IV. Le professionalisme, la critique et les « paradoxes de l’opulence » : Considérations d’un esprit lent sur le crépuscule des intellectuels et la défense de la culture. La philosophie à l’école du journalisme. Pauvreté n’est pas vice, ou comment l’austérité pourrait se révéler bénéfique pour le moral et l’éthique de la recherche.

Jean Lacoste (La Quinzaine littéraire, 1er avril 1985)

À partir de la rupture opérée par Wittgenstein
 
« (…) À bien des égards, Rationalité et cynisme, le livre de Jacques Bouveresse, dont on connaît les travaux sur Wittgenstein, se place dans le prolongement de l’œuvre de Putnam (Raison, vérité et histoire, Éditions de Minuit, 1983). Mais le ton est bien différent. La rigueur souriante du philosophe américain, parfois difficile mais jamais ennuyeux, disparaît pour laisser la place au ton polémique de celui qui veut, au risque de paraître animé par le ressentiment, régler leur compte à quelques figures de la philosophie “ postmoderne ” (Lyotard, surtout, et Derrida en France, Rorty aux États-Unis). Il est vrai que le philosophe américain s’inscrit dans une tradition cohérente qui remonte au moins à Frege et qui se caractérise par la reprise inlassable et minutieuse de quelques problèmes, tandis que le Français, à tort ou à raison, a, du fait de ses références (Wittgenstein, Musil, Lichtenberg) le sentiment d’être en marge de la scène philosophique parisienne. D’où le coup de colère du philosophe “ professionnel ” et soi-disant “ esprit lent ” contre les ténors de la pensée “ postmoderne ”.
Le premier mérite du livre de Bouveresse est de proposer une lecture attentive et critique de plusieurs ouvrages étrangers peu connus en France et pourtant déjà célèbres dans ce qu’on pourrait appeler l’opinion publique philosophique internationale, notamment la Critique de la raison cynique de Sloterdijk et le Contre la méthode de Feyerabend. Mais son enjeu est ailleurs.
On sent d’abord au cœur de ce livre le désarroi d’un homme attaché aux idéaux de l’Aufklärung, qu’il définit avec Lichtenberg comme les “ concepts corrects de nos besoins essentiels ” et qui ne se réduit donc pas, selon lui, à l’acquisition illimitée de connaissances et de techniques. L’Aufklärung philosophique est inséparable d’une certaine forme de sagesse. Or cette tradition rationnelle est battue en brèche, non seulement par les tenants traditionnels de l’irrationalisme autoritaire, mais les intellectuels de gauche eux-mêmes (entendre : des hommes comme Foucault, ou Lyotard), fascinés par la critique nietzschéenne de la science et effrayés, comme tout le monde, par le développement incontrôlé des moyens techniques. À droite comme à gauche domineraient le refus du progrès, le scepticisme à l’égard de la raison, le pessimisme sur l’avenir de l’Occident. Ainsi, face au développement cynique des moyens techniques indifférents aux fins, Peter Sloterdijk propose de retourner à la pensée cynique authentique, à Diogène, et d’opposer un refus ironique à tous les discours (hypocrites) sur le vrai, le bien et le juste qui tentent de dissimuler le développement autonome des moyens. Cette lucidité à la Diogène se paie d’un abandon total des exigences de la tradition de l’Aufklärung. Aussi Bouveresse voit-il dans cette stratégie de l’abstention une sorte de tentative désespérée pour s’accommoder de l’inévitable.
Est-il possible de faire autrement ; de bonne foi ? La question reste ouverte, même lorsqu’on montre, comme Bouveresse, que les solutions “ postmodernes ” sont des solutions “ essentiellement verbales ” (p. 182). Tout le problème vient en effet de ce que la tradition philosophique la plus attachée à la raison scientifique a dû reconnaître que la démarcation entre observation et théorie, pensée et réel, était moins nette qu’elle ne pensait – Bouveresse cite un excellent texte de Rorty sur Quine à ce propos – et donc que l’on ne pouvait plus adhérer au positivisme scientiste. Mais faut-il pour autant abandonner toute idée de méthode et d’argumentation rationnelle et ne voir dans la Raison qu’une “ torture ”, comme paraît-il, Foucault ? Bouveresse, reprenant ainsi la pensée de Putnam, reproche aux “ postmodernes ” d’aller d’un extrême à l’autre et de préférer, par principe, l’indéterminable, l’indécidable, l’imprévisible, au prétexte que la méthode strictement rationnelle, “ scientifique ”, est un leurre. “ Ce qui est proposé est une sorte d’affranchissement total de la curiosité théorique invitée désormais à ignorer les prescriptions méthodologiques et les frontières conventionnelles entre disciplines ” (p. 181). Et c’est le Bouveresse lecteur de Wittgenstein qui intervient alors à un moment décisif, dans la critique d’ailleurs véhémente de Lyotard, pour souligner une idée qui, effectivement, mérite d’être longuement méditée. Wittgenstein, dans ses Recherches philosophiques, a remarqué que des règles peuvent et même doivent être suivies, dans les jeux comme dans le langage, sans qu’elles aient besoin de légitimation, de fondement, de raison d’être. Wittgenstein, comme Derrida, montre qu’il est impossible de donner un fondement transcendantal, absolu, à la science, au langage et au sens commun (p. 123). Mais, et c’est là que les points de vue divergent, cela, pour le philosophe de Cambridge, laisse les choses en l’état, comme elles sont. D’où cette remarque dévastatrice de Bouveresse, qui se rattache directement aux conceptions de Putnam : “ C’est probablement parce que Derrida partage à son insu avec la tradition qu’il critique la croyance à la nécessité d’un fondement qu’il tend à attribuer à sa critique des conséquences incomparablement plus radicales que ne le fait Wittgenstein ” (p. 124).
La polémique est en philosophie un art difficile et peut-être inutile. Je ne sais si Bouveresse rend vraiment, scientifiquement, justice aux penseurs postmodernes qu’il critique dans la mesure où il fait totalement l’impasse sur la tradition, rivale de la tradition anglo-saxonne, qui, de Kant à Heidegger, conduit aux pratiques actuelles de la déconstruction. Le dialogue entre Derrida et les Anglo-saxons est sans doute possible, fût-ce d’abord sous la forme d’un dialogue de sourds, et en partant de Husserl, mais je ne crois pas qu’il puisse passer par la polémique sur la misère des intellectuels. En revanche, Bouveresse a tout à fait raison de faire porter le débat sur la rupture, si mal perçue en France, opérée par le Wittgenstein des Recherches philosophiques et de suivre Putnam dans sa défense d’un réalisme mesuré et sa réfutation du relativisme sans limites. »

 

Du même auteur

Voir aussi

Sur Jacques Bouveresse :
* Critique n°567-568, numéro spécial, septembre 1994,  Jacques Bouveresse : Parcours d’un combattant  (Minuit, 1994).




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