Critique


Jacques Bouveresse

Le Philosophe chez les autophages


1984
Collection Critique , 200 pages
ISBN : 9782707306784
19.80 €


S’interroger aujourd’hui sur l’avenir de la philosophie revient, à bien des égards, à s’interroger sur quelque chose comme “ l’avenir d’une désillusion ”, c’est-à-dire sur les chances de survie et de développement que l’on peut raisonnablement attribuer à une discipline qui ne vit plus guère, chez certains de ses représentants considérés à tort ou à raison comme les plus conscients et les plus critiques, que de la dénonciation plus ou moins systématique de ses anciennes prétentions. “ La philosophie est morte – vive la philosophie ”, tel pourrait être le mot d’ordre de tous les théoriciens de la philosophie pour lesquels cette fin est supposée, comme c’est généralement le cas, être également un nouveau commencement ou une résurrection possibles. La difficulté principale consiste à trouver un lien dynastique plausible entre la philosophie défunte et le genre de successeurs qu’on essaie de lui imaginer dans une époque que certains n’hésitent pas à qualifier déjà ouvertement de “ post-philosophique ”.
Ceux qui sont suffisamment lucides ou suffisamment prudents pour se rendre compte qu’il est difficile et peut-être même impossible d’échapper réellement à la philosophie ou d’en terminer complètement avec elle donnent curieusement l’impression de considérer la dépendance persistante de toute espèce de discours post-philosophique par rapport à la tradition philosophique qu’il critique ou tente, comme on dit, de “ déconstruire ” comme une sorte de fatalité regrettable qui rend tout à fait aléatoire le succès d’une entreprise présentée, par ailleurs, comme absolument indispensable pour des raisons que l’on cesse, en général, très rapidement de se donner la peine de préciser. Le côté “ héroïque ” et subversif des tentatives de dépassement de la philosophie par elle-même fait aisément perdre de vue la persistance et le renouvellement, pourtant tout aussi significatifs, de tentatives qui restent, sans aucune mauvaise conscience particulière et même quelquefois en toute sérénité, largement conformes à l’esprit de la tradition et en particulier à l’idée que la philosophie est, aujourd’hui comme hier, à la recherche d’un certain type de vérité qui lui est propre par des méthodes qui ne sont ni celles de la science ni celles de la littérature ou de l’art.
Il y a apparemment de plus en plus de philosophes qui considèrent comme évident que non seulement la philosophie devrait renoncer à découvrir et à proposer des vérités d’une espèce et d’une importance spéciales, mais également que des notions normatives comme celles de vérité, rationalité, etc., devraient progressivement disparaître de notre vocabulaire et de notre culture pour le plus grand bénéfice de la philosophie elle-même. Il n’est évidemment pas facile de déterminer ce qui est réellement ou radicalement nouveau dans la situation actuelle, telle qu’on se la représente généralement, et dans quelle mesure on a affaire à autre chose qu’une nouvelle version de la traditionnelle confrontation entre le style philosophique systématique à prétention plus ou moins “ scientifique ” et le style littéraire ou essayiste. En proposant de considérer celle-ci comme définitivement tranchée dans leur sens par le verdict de la “ modernité ”, les théoriciens de la rhétorique post-philosophique entrent évidemment en contradiction avec leurs propres présupposés historicistes, qui devraient justement leur interdire de s’attribuer une position permettant de présenter comme un fait “ objectivement ” accompli ce que personne n’est en mesure pour l’instant de reconnaître comme tel ni, par conséquent, obligé d’accepter.
La philosophie de l’avenir ne devrait plus, affirme-t-on, se présenter comme une discipline spécifique et autonome ayant pour but de discuter et, si possible, de résoudre les problèmes particuliers que la tradition qualifiait de “ philosophiques ”, mais se contenter d’encourager et de faciliter par tous les moyens le dialogue, la confrontation et la fécondation réciproque entre les secteurs et les aspects les plus différents de la pensée et de la culture actuelles, en se gardant d’établir entre eux des différences de priorité ou d’importance quelconques. Les raisons de considérer ce genre de remède à la “ crise ” dont tout le monde parle comme pire que le mal, ne manquent cependant pas. En quoi ce que l’on propose est-il autre chose que la poursuite et l’amplification d’une forme d’échange ou de dialogue “ libre ” qui a toujours eu lieu avec ou sans la philosophie ? Pourquoi ce genre de dialogue, effectivement indispensable au progrès ou, en tout cas, au changement devrait-il requérir l’intervention d’une sorte d’entremetteur spécialisé dans la non-spécialisation comme le philosophe ? Quel genre d’aspect, de contenu ou de dimension spécifiques la philosophie est-elle encore susceptible d’ajouter à ce que nous offre déjà la culture contemporaine dans l’extrême diversité de ses manifestations créatrices ? Enfin – last but not least – comment peut-on défendre la philosophie en tant que discipline enseignable et qui devrait, autant que possible, être enseignée à tout le monde, après avoir rejeté tous les éléments sur lesquels pourraient encore s’appuyer non seulement l’idée traditionnelle de sa priorité ou de son exemplarité, mais également celle de sa spécificité pure et simple ?

Yves Hersant (L’Express, 9 mars 1964)

Un philosophe contre les maîtres à penser
La philosophie, affirme Jacques Bouveresse, est en train de devenir la  mouche du coche affairée d’une époque qui se croit à tout moment embourbée .
 
 Polémos est le père de toutes choses, disait, voilà bien longtemps, un philosophe. Nul doute qu’il considère Jacques Bouveresse comme l’un de ses enfants chéris : c’est un rude batailleur que ce professeur à la Sorbonne, qui, délaissant ses travaux sur Wittgenstein et Frege, lance une expédition punitive contre les plus célèbres de ses collègues, contre leur “ provincialisme agressif ” et leur “ ressentiment infantile ”, contre leurs pratiques terroristes et leur mépris des traditions. Pas question, dans ce livre, de promenade touristique parmi les vedettes statufiées, dans les jardins de la pensée française contemporaine : le parcours de Jacques Bouveresse est celui d’un combattant, armé du fouet de la satire et du scalpel de la critique.
Qu’on ne se méprenne pas sur le sens de sa démarche, qui n’est irrespectueuse envers nos philosophes que par respect pour la philosophie : il s’agit non pas d’amuser le parterre, mais de dénoncer des périls ; le propos est non pas de prêter main-forte aux détracteurs d’une discipline trop souvent mise sur la sellette (ou trop portée à s’y traîner elle-même, par désir pervers d’auto-accusation), mais de contribuer à sa dignité en lui rappelant quelques impératifs. L’auteur s’expose, du coup, au double risque d’apparaître soit comme un censeur grognon, soit comme un présomptueux maître du jeu, soit comme un empêcheur de penser en rond, soit comme le dernier héros de la vraie pensée. Ce dernier reproche serait fondé, si, précisément, Jacques Bouveresse ne s’en prenait, avec une vigueur sans précédent, aux rodomontades d’une philosophie qui, se croyant vouée au martyre, procède quasiment tous les six mois à de dramatiques liquidations ; qui fonde sur l’affirmation répétée de sa propre fin la certitude hautaine de ne pas finir ; qui s’efforce, sans trop de succès au demeurant, d’approvisionner en idoles un public que la mort de Jean-Paul Sartre semble avoir laissé orphelin ; qui, enfin, au travail “ honnête et consciencieux ” préfère les prestations télévisées ou les fracassantes déclarations.
Nul héroïsme chez Bouveresse, mais du courage assurément : assez pour troubler, par l’éloge du labeur de la fourmi, le chant philosophique de nos cigales. Sans égard pour leurs stridulations et craquètements, il accepte par avance l’accusation de désuétude et d’archaïsme, comme le reproche, à ses yeux sans pertinence, de mener son combat à l’arrière-garde ; de même qu’il a l’élégance, aujourd’hui inhabituelle, de ne pas imputer aux seuls médias les maux dont souffre, selon lui, la république philosophique. Si celle-ci apparaît travaillée par un scepticisme de bon ton, par une consommation d’idées effrénée, par l’obsession du nouveau et du moderne (au point que le simple fait de s’opposer au traditionnel et au classique constitue, pour un auteur, une recommandation suffisante), la responsabilité en échoit d’abord à un public que séduisent moins les lanternes que les vessies, et plus soucieux de croire que de réfléchir : avide de visions du monde toutes faites, et plus désireux de savoir ce qu’il faut penser que de découvrir comment se mène la pensée, il contribue puissamment à la transformation de la philosophie en “ mouche du coche affairée d’une époque qui se croit à tout moment embourbée ou a toujours l’impression de ne pas avancer assez vite ”.
Parallèlement, les philosophes, face au désarroi provoqué dans leur discipline par la crise du concept humaniste de culture, adoptent des tactiques divergentes : les uns, crispés sur les valeurs de la “ philosophie éternelle ”, tentant (non sans pathétique, parfois) d’en restaurer la souveraineté ; un second groupe, plus connu, prônant, à l’inverse, la fuite en avant et la radicalisation systématique, afin de précipiter un mouvement historique estimé irréversible.
Comme si, dit Bouveresse, la philosophie ne pouvait assurer sa survie qu’en revêtant des formes qui contrediraient sa tradition. Telle la “ croisade contre le sujet ”, selon l’expression de Vincent Descombes (Grammaire d’objets en tous genres, Éditions de Minuit, 1983), ou la destruction des structures du discours philosophique, dont Jacques Derrida offre l’exemple le plus précis ; ou encore, à l’extrême, le choix cynique d’un amateurisme et d’une frivolité qui relèguent parmi les vieilles lunes les notions de compétence, de technique et de métier.
Dans cette perspective, la philosophie ne se conçoit plus comme une discipline argumentative (telle qu’elle le demeure dans les pays anglo-saxons), où les opinions et les thèses importent autant, et non pas plus, que les raisons invoquées pour les défendre ; mais plutôt comme une préposée au désordre libérateur et créateur, rejoignant sur plus d’un point la pensée suspecte d’un Spengler (l’auteur du Déclin de l’Occident, que Jacques Bouveresse évoque cruellement à ce propos) ; ou comme une variante de la littérature, dont l’écriture désespérée et fascinante ne dirait que la renonciation et l’échec.
Ainsi se perd, selon l’auteur, l’antique démarche d’une discipline chargée de réveiller la perplexité et le doute, ou de prendre au sérieux l’étonnement ; de même que s’atténue, sauf pour une infime minorité, le souci de confrontation à la science, à ses normes rigoureuses, à ses contraintes méthodiques. Dans ce paysage décidément bien noir, l’oiseau de Minerve ne prend plus son vol que dans le vide scientifique.
Contre cette philosophie rongée par la rhétorique et la joliesse, oublieuse de son rôle critique, indifférente à l’interrogation fondamentale sur les conditions de possibilité et les limites de la connaissance en général, Jacques Bouveresse entend poursuivre, dans la tradition des Lumières, une recherche rigoureusement rationaliste : dans le cadre d’une philosophie qui n’évacue pas, comme aujourd’hui un Paul Veyne, la notion de vérité, en tant que “ fille de l’imagination ” perdue dans un brouillard relativiste ; qui évite le poison, si actif en France au cours des dernières décennies (et sensible jusque dans l’actuel Collège international de philosophie), qu’est la politisation immédiate des discours du philosophe ; et qui, surtout, préserve, en tenant compte, bien entendu, de ses difficultés et de ses limites (qu’il est, du reste, le mieux placé pour dénoncer), un rationalisme minimal. Sans considérer comme obscurantiste la recherche de la clarté ni réduire la démarche rationaliste à une analyse desséchante, à une violence contre l’esprit ou à une adhésion inconditionnelle à des principes universels rigides.
Peut-être alors, en remettant au centre de sa constellation conceptuelle le vrai, la connaissance et le bien, et quelques autres “ vieilleries ”, la philosophie française retrouvera-t-elle le tranchant analytique qui lui manque cruellement – et dont l’absence la fait ressembler, pour paraphraser Lichtenberg, à un couteau sans manche qui n’a pas de lame. 

 

Du même auteur

Voir aussi

Sur Jacques Bouveresse :
* Critique n°567-568, numéro spécial, septembre 1994,  Jacques Bouveresse : Parcours d’un combattant  (Minuit, 1994).




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