« Double »


Christian Gailly

Be-Bop 

suivi de Le swing Gailly par Jean-Noël Pancrazi


2002
collection de poche double n°18
160 pages
ISBN : 9782707317759
6.50 €
* Première publication aux Éditions de Minuit en 1995.


Début août, dans un site montagneux, près d’un lac, deux hommes, un jeune et un vieux, s’ignorent. L’un cherche du travail. L’autre a trouvé une maison pour les vacances, il emménage. Ils ne peuvent donc pas se rencontrer. Sauf si le jeune trouve du travail, c’est la première condition. La seconde, ce serait que le vieux ait besoin des services du jeune. En vacances, normalement, non. C’est pourtant ce qui va se passer. Comme si c’était écrit. Ca l’est, mais ce n’est pas aussi simple. Il y a des femmes dans cette histoire.

ISBN
PDF : 9782707327475
ePub : 9782707327468

Prix : 6.49 €

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Tiphaine Samoyault (La Quinzaine littéraire, 1er octobre 1995)

Jazz trois temps
Fidèle à des titres brefs comme une note ou laconiques comme un chiffre, Christian Gailly fait paraître cette année Be-Bop et les Éditions de Minuit rééditent K. 622, publié pour la première fois en 1989. Et de montrer en cette juxtaposition que de Mozart à Charlie Parker, il n'y a pas de différence de genre, que si le jazz se joue à trois temps, le concerto pour clarinette, Keuchel 622, comporte aussi trois mouvements, qu'enfin la musique, comme l'amour, apporte toujours un petit supplément d'être aux êtres qui la rencontrent, mais en passant légèrement, sans abîmes et sans cris.
 
« Comment parler des romans de Christian Gailly sans recourir à la métaphore musicale, puisqu'ils empruntent non seulement à la musique des thèmes et des contextes d'histoire, mais aussi une structure et un style délibérément rythmique et sonore ? Même Les Fleurs – plus présent aux couleurs qu'aux sons – pouvait se lire comme une fugue qui s'achevait sur la rencontre du thème et de ses imitations. Ici l'accord du fond et de la forme, beaucoup plus évident en musique qu'en littérature, relève moins d'un effort mimétique un peu convenu pour fonder un “ style be-bop ”, que d'un désir de sauter librement d'une chose à l'autre, d'une rencontre à une autre, dans l'infime, le particulier et le désespérant éphémère du quotidien.
Un jeune joueur d'alto, Basile Lorettu, qui joue comme Charlie Parker, car, pense-t-il “ il vaut mieux copier un très grand comme Charlie, (Parker), plutôt que d'essayer d'être un grand [soi]-même sans y arriver ”, se réveille un matin, joue du sax un moment, se rase, se coupe en se rasant, achète le journal, prend du café chez Fernand, se promène et s'assied sur un banc, pense à Cécile, lit les petites annonces, trouve du travail, tout cela en deux temps trois mouvements ou plutôt en trois temps puisque c'est le rythme adopté par la vie du personnage comme par le roman.
Les trois parties du livre sont aussi comme trois temps dont le dernier permet de faire exister les deux premiers dans la réunion de personnages que rien ne conduisait apparemment à la rencontre. Ces trois temps, ce sont aussi trois lieux tendus vers une même exigence qui pourrait s'exprimer en une devinette ainsi formulée : quel point commun y a-t-il entre une entreprise d'assainissement, une villa au bord du lac Léman et un monastère ? Réponse 1 : ce sont les trois lieux qui servent de cadre au roman de Christian Gailly ; réponse 2 : ils manifestent tous les trois un désir de pureté et de libération. Grâce au premier, on “ pompe la merde ” pour qu'il y en ait un peu moins ; dans la villa, on lit Bernanos et on sort de la douche “ l'âme nettoyée ” et dans le monastère on change grâce à la musique. Autres devinettes que semble poser le livre à son lecteur : quel point commun y a-t-il entre les trois notes d'un thème de jazz ?
Ou bien encore qu'est ce qui commence par un B et finit par un P ? Le Be Bop, bien sûr, mais aussi cette histoire, qui commence avec Basile, se poursuit avec Paul et se conclut sur Basile et Paul. Le roman de Gailly ne joue pas seulement sur les rythmes, les répétitions et les reprises mais aussi sur les sons, les onomatopées, les allitérations en b et en p : “ les aubes du bateau battent l'eau comme les pattes d'un chien, un gros chien ” ; ou “ elle prend Jeanne par la taille et, après quelques petits pas sur place pour démarrer, elle la balance au bout de son bras ”.
L'écriture “ musicale ” cherche à saisir ce qui est le plus ténu et le moins construit : le hasard dans la vie, la tendresse dans l'amour, le transitoire de la musique, les couleurs de l'eau du lac. “ Le tout est dans la brume, mais la brume est si légère qu'elle permet d'entrevoir des nappes, des ouates, de l'étoupe bleuie, pâlement jaunie, par endroits, par moments verdie ” : demi-couleurs, demi-mesures, la poésie est de tous les jours et le bonheur dans les petites choses. La sensualité est faite de désaccords, d'effleurements, de maladresses et de réminiscences et là encore l'écriture mouvementée, répétitive laisse une place pour le trouble : “ il pose sa main sur le genou de Jeanne, laisse remonter sa main. Jeanne, délicatement, saisit la main de Paul et la lui rend ”. La rencontre finale entre les personnages entrechoque la jeunesse et l'âge mûr comme les commencements et les clôtures, l'informe et le constitué : les jeux de regards et d'échanges permis par le be bop sont l'image de ces générations qui se croisent et, comme chez Shakespeare, chez qui “ les comédies sont à pleurer et les tragédies à mourir de rire ”, aucune détermination n'est définitive et aucun destin tracé. Ce roman à la légèreté désabusée n'en dit pas plus. Il peut être beau, parfois très drôle ; en fait, à le lire, on sourit beaucoup, même si ce n'est pas tout à fait du bonheur dont il parle. »

Gilles Anquetil (Le Nouvel Observateur, 7 septembre 1995)

Le roman swinguant de Christian Gailly
Drôle comme le jazz
Be-Bop, le sixième roman de cet écrivain musicien, est un régal.
 
« Il y a un ton Gailly. Une manière de phraser, désinvolte et musicienne, de passer du coq à l'âne, d'enchaîner dans l'ordre ou le désordre les idées qui lui passent par la tête, d'être d'une vigilance maniaque et légère à tous les jeux de regard de ses personnages, de tresser dans une même phrase monologues intérieurs, choses vues et aussitôt relatées, et traits d'humour.
Une scène de Be-Bop ressemble au livre : Basile Lorettu, le héros jazzman du roman – pour être plus précis, il souffle dans son saxophone alto la nuit et pompe la merde le jour depuis qu'il a trouvé un emploi dans une entreprise d'assainissement –, observe avec concupiscence un couple de petits vieux assis à côté de lui sur un banc dans un parc des bords du lac Léman tandis qu'ils engloutissent des mille-feuilles. Il finira par en avoir un, tout en échangeant des considérations sur le jeu de Charlie Parker avec le vieux. On se croirait dans un film de Nanni Moretti. Christian Gailly ne fait pas le malin. Il est spontanément malin et drôle. Il nous raconte l'histoire croisée de deux hommes, un jeune et un moins jeune. Le premier aurait aimé être Charlie Parker, dont il s'approprie avec honte style et répertoire, mais ressemble physiquement à Gerry Mulligan, le baryton blanc de la West Coast. L'autre jouait dans sa jeunesse du ténor. Son style ? Coltranien pur et dur. Depuis trente ans, il n'a pas retouché à son instrument. Le premier a l'oreille absolue, le second a des problèmes de sanitaires. Ils étaient faits sans le savoir pour se rencontrer. Il y a des femmes dans l'histoire, mais il ne faut pas tout raconter. Be-bop est un roman d'une drôlerie permanente. Gailly a l'art naturel de la digression et de la notation justes. Son livre tourne bien. Comme on le dit d'une section rythmique. Il sait maintenir le bon tempo mais aussi provoquer comme un jazzman relances et envolées. Une photo proposée par son éditeur nous le montre en train de souffler dans un saxophone soprano, instrument curieusement absent de son roman. Comme il nous est impossible de le suspecter d'être un imposteur, nous en déduisons qu'il est vraiment musicien. Cela d'ailleurs s'entend en le lisant. Gailly prend des chorus et se lance dans d'euphoriques improvisations, s'empare d'un thème puis passe à autre chose en doublant le tempo, mais sans jamais perdre le fil de son propos. Be-Bop est son sixième roman et c'est un vrai régal. Voici un écrivain exigeant mais sans prétention. On a envie de claquer des doigts en le lisant et de se joindre à sa jam tendre et hilarante. Gailly sait faire swinguer la langue. C'est devenu si rare. »

Thierry Altman (La Cité, 7 septembre 1995)

Jazz
C'est sur un air de Charlie Parker que se déroule Be-Bop, sixième roman de Christian Gailly. Solo alto.
 
« C’est la musique qui fait l'écriture chez Christian Gailly. Il y avait Mozart dans K 622 et Bach ailleurs, les variations Goldberg dans Dring, le clavecin bien tempéré dans L'Air. Mais c'est pourtant toujours un entêtant air de jazz qui traverse ses romans, variations sur les mêmes thèmes agrémentées d'improvisations libres et retenues. Et c'est donc Charlie Parker, rêve honteux de tout saxophoniste, qui donne le rythme de Be-Bop, sans doute le roman le plus abouti qu'ait donné Christian Gailly à ce jour.
Au début, il y a donc Ray Lorettu. Un drôle de type, saxophoniste à ses heures, admirateur de Parker et doté d'un vrai-faux air de Gerry Mulligan. Il porte des “ baskets à coussins d'air, version rap des semelles de vent ”. Il se demande s'il vaut mieux essayer de jouer comme Parker ou s'il devrait développer un style plus personnel. Il résout le dilemme en laissant aller son souffle au cours d'une impro ébouriffante qui lui vaut de rencontrer une certaine Cécile et sa fille. Il cherche du boulot aussi, ce qui le distrait du reste, et finit par en trouver dans une “ entreprise d'assainissement ”. Ces aléas professionnels l'amènent un jour dans une villa au bord du lac Léman dont les égouts sont bouchés. Il y rencontre les locataires du mois d'août, Jeanne et Paul. Rencontre placée sous le double signe du pompage d'excréments et du saxophone. L'un est altiste, l'autre ténor.
Et ils finissent par se retrouver sur la même scène, lors du concert dominical dans la crypte d'un monastère. Concert d'enfer qui démarre sur un vieux blues, Now's the time : “ L'annonce est accueillie avec joie. Now's the time est un thème qui a le don de mettre en joie. En effet, après l'intro de Patrick, dès que les saxes et la trompette attaquent, toute l'assistance explose de joie, ça crie, ça siffle, les uns se lèvent, se tortillent, se rassoient, continuent de bouger sur leurs sièges, frappant dans leurs mains, un frapper spécial en deux-un-deux-un, certaines filles claquent des doigts, des doigts généralement très fins, en se mordant les lèvres, etc. ”. Et l'histoire se termine là-dessus, brutalement, sur cette réconciliation au monde par la musique.
Allers-retours, va-et-vient, élans brisés, démarrages précipités, impros hasardeuses qui aboutissent ou non, Be-Bop avance ainsi sur un air de Parker. Et Gailly connaît ses gammes et en contrôle les effets. Rien, au fond, n'a changé par rapport à ses romans précédents, et pourtant on y respire mieux, la tristesse semble atténuée, les hommes, les femmes même paraissent plus accessibles, la communication est possible, une voie s'ouvre. Le jazz est un langage. »

Jean-Noël Pancrazi (Le Monde, 3 novembre 1995)

Le swing Gailly
Syncopes de la syntaxe, phrasé rythmique pour une partition romanesque virevoltante
 
« Les romans de Christian Gailly – comme K. 622, où l'écoute commune d'un concerto de Mozart menait les deux personnages vers l'harmonie amoureuse – reposent toujours sur l'histoire d'un rythme. Ici, dans Be-Bop, ça swingue tout le temps dans le corps, l'esprit, le cœur de Basile Lorettu. Très tôt le matin, il joue dans sa chambre sur son saxophone puis bondit sur ses baskets à coussins d'air “ version rap des semelles de vent ”, court vers le Bird, le café de son ami Fernand qui passe sans cesse des disques de Coltrane : il suffit d'une expression,“ Voilà-Voilà ”, pour que Lorettu ébauche un thème. Il n'arrête jamais. La phrase de Christian Gailly non plus : syncopes de la syntaxe, changements incessants de tempo, interjections lancées comme des notes solitaires égarées, interrogations suspendues, apostrophes tantôt complices, tantôt moqueuses adressées par l'auteur à son personnage, retours brusques au discours intérieur, hypothèses multiples et haletantes que Lorettu émet sur la direction qu'il va prendre, ou regrette déjà d'avoir prise. On a rarement vu une phrase aussi légère, rapide, électrique, épousant d'aussi près les tourbillons d'une pensée toujours sur le qui-vive. Et c'est étincelant.
Mais il y a aussi de faux accords, de légers couacs dans la tête de Lorettu. La musique ne fait pas vivre – “ On en crève plutôt ” – et le voilà qui court, avec l'envie de pleurer, à la recherche d'un emploi, traverse la ZEP pour se rendre dans une entreprise d’assainissement où, à force de désinvolture brutale et de drôlerie provocatrice, il finit par impressionner le directeur et par obtenir un emploi. Pas très honorable... Mais on entend aussi en permanence une note plus basse, douloureuse, blessée, qui affleure parfois et donne au roman sa gravité sourde : Lorettu souffre de n'avoir jamais rien inventé, composé, de s'être contenté de copier, d'imiter, et même de plagier, Charlie Parker qu'il adore. Un seul soir, il se risque enfin à être lui-même, veut se faire entendre “ comme il entend, comme il s'entend ”.
Dans une scène superbe de victoire affolée d'abord, puis de liberté rageuse et d'abandon exalté, il ose enfin improviser. Le visage ravagé, brutalisé par la musique qu'il invente soudain, il fait pousser à son saxo des cris de fauve et “ répond à ses propres cris par des cris plus stridents encore ”. Il ne rouvre les yeux que pour les plonger dans ceux d'une femme. Début d'une histoire d'amour ? Peut-être. Car il s'agit, là aussi, de trouver avec l'inconnue le bon rythme, la juste mesure de silence et de paroles, d'adoration réservée et d'audace tâtonnante. Elles sont remarquables de délicatesse amusée, les pages où Christian Gailly dessine la chorégraphie hésitante de Lorettu, qui, sur le pont du bateau traversant le lac Léman, essaie de trouver la distance exacte qui lui permettra, sans la gêner, de regarder et d'aimer Cécile. Car “ il est bon d'être loin, et pas loin à la fois ”.
Mais Christian Gailly aime trop les changements de cap, les variations romanesques pour se contenter d'une ligne mélancolique unique. Au beau milieu du livre, il nous introduit dans une autre histoire qui n'a, apparemment, aucun lien avec la première. Celle de Paul et de Jeanne qui arrivent dans une villa, qu'ils ont louée pour l'été, au bord du lac Léman. Le romancier a recours à un rythme moins heurté, plus tranquille et plus fluide pour dépeindre le désœuvrement estival de Paul, ce presque quinquagénaire enfermé dans un code marital, qui, avec son horreur de la précipitation, s'abandonne à un mélange de bien-être, de vague plaisir mélancolique, d'énervement sensuel... Il ne sait comment (là aussi, c'est une question d'accord) exprimer son désir pour sa femme, qui lui apparaît à nouveau rayonnante dans sa petite robe à fleurs. Mais c'est l'arrivée de Lorettu (autre gag du récit, autre manière joueuse de nouer des fils que l'on croyait de prime abord tout à fait étrangers l'un à l'autre) qui sauve Paul de la dépréciation paresseuse de lui-même. Il suffit qu'ils se lancent tous les deux dans une conversation enthousiaste sur le jazz, partagent une même admiration pour Gerry Mulligan, Chet Baker et les versions inouïes, les versions ivres de Monk pour que se produise chez Paul un déclic, pour que renaisse en lui, qui jouait jadis du saxo ténor en semi-professionnel dans un quartette, le goût du jazz qu'il croyait éteint.
Et c'est cette remontée, cette résurrection d'une passion artistique qui est merveilleusement décrite dans la troisième partie du roman où la gamme des souvenirs, des émotions musicales l'emporte peu à peu sur les harmoniques sentimentales ou existentielles. Lorsqu'il écoute un quatuor à cordes qui joue sur la petite place d'Yvoire, Paul est sidéré par la beauté retranchée la, qui lui fait presque niai. Le plaisir bouleversé qui “ fend ” Paul dans son corps, dans sa vie, l'envie physique de jouer à nouveau, lorsqu'il assiste dans la crypte d'un monastère au concert auquel participe Lorettu, Christian Gailly nous les fait ressentir très concrètement grâce notamment à la méticulosité sensuelle avec Iaquelle il décrit un saxo dont la vision envoûte son personnage. Le romancier exprime très bien par la scansion plus ou moins précipitée de ses gestes la succession de la peur, de la lourdeur vaincue, de la griserie douloureuse et de la joie presque féroce chez Paul lorsque, à l'invitation de Lorettu, il monte à son tour sur scène et parvient à retrouver, en jouant un blues très simple, un phrasé proche de celui de Coltrane.
Tout finit autour, dans un brouhaha qui swingue, en be-bop survolté. Et Christian Gailly réussit, grâce à son art rapide, agile de romancier “ free ” à nous communiquer son euphorie, celle de la musique et de ses personnages. C'est si rare, si réjouissant, un livre écrit comme en dansant et qui donne envie de danser. »

Jean-Pierre Tison (Lire, novembre 1995)

« Éblouissant ! Be-Bop refermé, on sourit encore ravi. La maestria de certains écrivains vous en met plein la vue et vous largue. Pas de danger que Christian Gailly vous traite de cette façon. Par exemple, là, dans ce roman dont le titre annonce la couleur et où il est beaucoup question de Charlie Parker, de Coltrane, de Gerry Mulligan, le profane que nous sommes en matière de jazz, loin d’éprouver une frustration, se sent complice. »

Gilles Tordjman (Les Inrockuptibles, 1995)

« On pourrait dire que Gailly écrit comme il pense, mais il est certainement plus exact de préciser qu’il pense comme il écrit : c’est qu’il a compris, comme peu d’autres, que l’écriture n’est sans doute pas ce point d’impact, ce but à atteindre un peu paralysant, mais bien l’origine même de ce qu’on est, ou de ce qu’on veut être. »

 




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