Romans


Yves Ravey

Adultère


2021
144 pages
ISBN : 9782707346667
14.50 €


Jean Seghers est inquiet : sa station-service a été déclarée en faillite. Son veilleur de nuit-mécanicien lui réclame ses indemnités et, de surcroît, il craint que sa femme entretienne une liaison avec le président du tribunal de commerce.
Alors, il va employer les grands moyens.

ISBN
PDF : 9782707346681
ePub : 9782707346674

Prix : 10.99 €

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Jérôme Garcin, L’Obs, 4 mars 2021

Yves Ravey met le feu

Le Bisontin Yves Ravey est le Bartleby du polar. He « would prefer not to ». Il aimerait mieux ne pas se plier aux lois du genre. D’ailleurs, il publie ses romans noirs sous couverture blanche. Et s’il consent, depuis près de trente ans, à décrire des scènes de crime, faire couler le sang et en appeler à la gendarmerie, il récuse tout ce qui, d’ordinaire, échauffe et tourmente le lecteur. Chez l’auteur de « Pris au piège » et d’« Enlèvement avec rançon » (même ses titres sont melvilliens), jamais de suspense insoutenable ni d’énigmes policières complexes. Yves Ravey est le maître du mystère sans clé et de l’intrigue sans cadenas. Il ne s’embarrasse pas de psychologie, fait l’économie de la description physique de ses personnages, perdus dans des paysages brumeux et embruinés. Ajoutons qu’il se méfie des adjectifs clinquants, des métaphores voyantes, favorise le laconisme et se garde bien de céder au spectaculaire ; Fort de ces précautions d’usage, Ravey nous ravit. Car lui seul sait élever le banal à des hauteurs insoupçonnées.
La preuve avec « Adultère », son dix-septième roman. Le meurtrier, jean Seghers, est un homme lisse. Sa station-service, située dans l’est indéterminé de la France, est déclarée en faillite, il trouve ça regrettable, mais bon. Il soupçonne sa femme, Remedios, d’être la maîtresse du président du tribunal de commerce, mais m’en fait pas un drame, c’est à peine si Jean est jaloux. Il découvre finalement qu’elle entretient une liaison torride avec son mécanicien et veilleur de nuit, Ousmane, auquel il doit des indemnités de licenciement. Il décide alors, sur un coup de tête, d’employer les grands moyens : il enferme l’employé dans l’atelier du garage, y projette une bouteille explosive, laquelle déclenche un incendie. Dans les décombres, le corps du rival est carbonisé. Seghers, lui, reste impassible. Il n’éprouve ni la satisfaction de s’être vengé ni la culpabilité d’avoir tué. Et pas de compassion pour la famille d’Ousmane. Il voudrait bien passer à autre chose, que les gendarmes et surtout l’experte en assurances cessent de l’importuner avec leurs enquêtes parallèles et fastidieuses. Il ne comprend même pas pourquoi, après le drame, sa femme est partie. Il est pataud, buté et infantile (il vole encore les billets que sa mère cache dans la soupière). L’assassin n’a aucune envergure, il est seulement, comme le sous-titre d’« Hara-kiri », bête et méchant. Yves Ravey se glisse dans sa tête confuse avec un naturel déconcertant et lui prête sa plume. « Adultère » est la confession compendieuse d’un pauvre type, que des déconvenues sociales et sentimentales transforment en salaud. Dans ce bref roman, tout est, mine de rien, oppressant et diabolique. On a compris que cet écrivain excelle dans le « mine de rien ».


Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 4 mars 2021

La femme du garagiste

L’évocation à la deuxième page du livre, juste après l’annonce de déclaration de faillite, d’une station-service le long d’une route nationale rappelle invinciblement Gas, le tableau célèbre peint en 1940 par Edward Hopper. La même ambiance provoquant la même sensation d’une solitude, d’un vide et d’un drame sous-jacent. Dans la page précédente le garagiste, qui assure aussi la fonction de narrateur, s’était attaché deux photos de sa femme à dix années d’écart. Comme l’allure de celle-ci n’avait pas changé, il s’était vite rassuré. En quelques suggestions minimales, l’horizon noir de ce nouveau roman est d’emblée tracé.
Celui qui raconte se nomme Jean Seghers. Son épouse se prénomme Remedios. Il y a aussi un Walden, un Ousmane, Une Hunter, un Bozonet, une Amina, un Salazare, une Dolorès. Chez Yves Ravey, l’environnement onomastique élargit et densifie le récit. Pour s’en tenir à Seghers et Walden, la référence à la grande littérature réaliste des deux derniers siècles saute ainsi aux yeux. Une manière de bagage pour accompagner le cheminement de garagiste franc-comtois aux abois, dans le collimateur d’un fonds de pension. Il soupçonne sa femme d’infidélité avec le président du tribunal de commerce, découvre le véritable amant et planifie une vengeance meurtrière. Le tissu narratif très vite s’épaissit. Une région en déshérence se laisse continûment deviner, en arrière-plan du fait divers qui se prépare.
Nul mieux qu’Yves Ravey ne maîtrise à ce point l’art de restituer le ressenti d’abandon, la pauvreté des existences, l’engrenage fatal des expédients. Semblable au pompiste de la toile de Hopper, Seghers se retrouve finalement bien seul au bord de la route. Son discret veilleur de nuit mécanicien lui réclame maintenant les indemnités qui lui sont dues. Impossible de faire face. Et si finalement tout pouvait se résoudre d’un grand coup de torchon, la perte du garage, la tromperie de sa femme, la présence revendicatrice du mécano ? Sauf qu’ici la fatalité, l’autre nom de déterminisme social, à moins d’un coup de théâtre l’emporte toujours. Seghers est passé à l’acte. La gendarmerie a calé, mais l’assurance veille au grain. Le garagiste va être démasqué. Dans la tragédie grecque, matrice des fictions d’Yves Ravey, un deus ex machina parfois faisait alors dévier le cours du destin. Une issue apparemment improbable pour un roman si magistralement verrouillé. Mais si la proximité était telle que l’hypothèse devienne réalité ?


Etienne de Montety, Le Figaro, 4 mars 2021

Décidément, les personnages des romans d’Yves Ravey n’ont pas de chance. Dans leurs péripéties, ils croisent toujours le chemin d’un quidam qui vient tout gâcher. Dans Pas dupe, c’était un inspecteur vétilleux, et dans son nouveau livre, Adultère, c’est une experte en assurances accrocheuse. Sans ces êtres agaçants qui ne se contentent pas de l’apparence des situations, pas plus qu’ils ne se fient aux dénégations de leurs interlocuteurs, le monde selon Ravey, où tout semble flotter dans l’air clair, serait vraiment idyllique.
Une nouvelle fois, le temps est beau, la situation est calme. Certes, la station-service que Jean Seghers et sa femme Remedios gèrent est en état de faillite. Mais leur ami Xavier Walden, qui préside le tribunal de commerce de la ville, semble en mesure de la racheter. Certes, Ousmane le veilleur de nuit réclame ses indemnités avec insistance. Certes, Seghers a des doutes sur la conduite de sa femme qui sort le soir, et rentre tard. Mais à part ça, rien à signaler.
Pourquoi faut-il qu’en quelques heures, la vie de ces gens bascule ?
Ravey livre peu d’informations. Ou plutôt si, à condition que l’on soit attentif : le mécanisme de l’histoire qu’il raconte l’intéresse plus que le décor où elle se déroule, ou la description des personnages. En quelle année sommes-nous ? Et dans quelle ville, dans quelle région ? Qui sont Jean et Remedios dans le quotidien desquels nous sommes plongés sans préambule ?
Ils ont des vies minuscules. Ils gèrent cette station-service depuis leur mariage, il y a dix ans. Leurs fiançailles à Venise semblent occuper une grande place dans ls souvenirs de Seghers. Remedios est-elle blonde ou brune ? On l’imagine séduisante et un peu insouciante, tandis que son mari est préoccupé par la liquidation de son affaire. Mais un couple mal accordé finit-il forcément par un drame ?
Le roman obéit à un déroulement méticuleux. Les faits et gestes sont consignés par Seghers, qui se trouve être le protagoniste principal de l’histoire. Serait-il l’enquêteur autant quele narrateur de sa propre déchéance ?
Rien n’est laissé au hasard. Quelle relation Remedios entretient-elle avec Walden ? Pourquoi Seghers rend-il visite à la famille d’Ousmane en l’absence de celui-ci ? Madame Seghers mère et son ami Salazare – comment peut-on s’appeler Salazare ? – s’invitent chez Jean et Remedios. Ce point a-t-il son importance ?
Que va-t-il se passer ? Le titre du roman donne un indice sur la tournure que va prendre cette histoire. Mais ce serait trop simple.
Et surtout, on craint d’en écrire trop : Ravey n’écrit pas de « polars ». il n’ya pas de mystère à éclaircir chez lui, tout est là, noir sur blanc. Il raconte sans hausser le ton. L’effet d’apesanteur est accentué par les dialogues insérés dans la narration, comme si les paroles de personnages, même leurs altercations, nous parvenaient lointaines. Alors que l’histoire accélère, aucun personnage ne perd jamais on calme. Des choses terribles sont proférées mezza voce.
La charme puissant de son roman tient au fait que le lecteur voit tout, et qu’il assiste impuissant au dérèglement des êtres et des circonstances. Un destin implacable mème le monde. Un seul espoir dans cette tragédie au soleil : que le fatum n’abolisse pas la liberté qu’a chacun de mentir, nier ou se contredire.


Sylvie Tanette, Les Inrockuptibles, 10 mars 2021


La trahison comme moteur

Yves Ravey échafaude avec Adultère un roman noir fulgurant. Comme à son habitude, c’est angoissant, concis, et totalement inattendu.


Ce pourrait être un tableau d’Edward Hopper, transposé dans la province française. Au bord d’une route plongée dans la nuit, une station-service déserte. Quelques pompes à essence, un espace restauration, un garage et l’appartement du propriétaire, Jean, qui est aussi le narrateur du livre. Comme souvent chez Yves Ravey, le drame semble avoir déjà eu lieu. Jean a fait faillite et cumule les dettes. Pourtant, c’est un autre désastre qui préoccupe cet homme obsessionnellement inquiet. Il soupçonne sa femme, Remedios, d’entretenir une relation avec Walden, le président du tribunal de commerce.
Une écriture précise, un texte sur le fil. Selon un savant processus d’encerclement, l’auteur de Pas dupe (Les Editions de Minuit, 2019) agence les pièges, parfois abracadabrants, qui menacent son narrateur. Page après page, une angoisse diffuse s’installe. Elle n’est pas seulement liée aux événements qui jalonnent le roman et au jeu de dupes auquel se livrent les protagonistes. Chez Ravey, l’angoisse est la source même de toute action. Derrière la peur de manquer d’argent à cause de la faillite de la station-service, se cache celle plus générale de ne pas parvenir à être à la hauteur. Les narrateurs de Ravey se retrouvent toujours propulsés dans des situations sociales pour lesquelles ils ne se sentent pas taillés.
Ce sentiment d’illégitimité engendre la crainte d’être démasqué et celle d’être trahi. La hantise de la trahison, contenue ici dès le titre du livre, gangrène peu à peu les relations qu’entretient Jean avec tous les autres protagonistes. Ce qui est important chez Ravey, comme chez nombre d’autres grand·es écrivain·es, est sans doute ce qu’il ne raconte pas. Et les pièges savamment disposés sous les pas de son narrateur sont peut-être moins importants que ceux qu’il s’ingénie à placer à l’intention de ses lecteurs et lectrices, pour dissimuler une angoisse profonde dont il ne dit rien.


Isabelle Rüf, Le Temps, 13 mars 2021

Maître de l’épure, Yves Ravey signe son dix-septième livres, aux allures de polar. Au cœur de l’intrigue, le soupçon qui mine un mari taiseux envers sa femme, inaccessible. Rencontre au grand air, dans le Jura, avec l’auteur d’« Adultère »

Rendez-vous avait été pris chez l’auteur, à Besançon. Les mesures sanitaires en ont décidé autrement. Il a fallu trouver une parade ; une zone de trente kilomètres est autorisée aux frontaliers venant de Suisse. C’est donc devant la poste des Fourgs qu’on retrouve Yves Ravey. L’entretien se fer, comme en contrebande, en marchant dans les pâturages ou sur les marches d’une chapelle, face au vaste panorama du Jura, sous le soleil du premier printemps. Un paysage familier pour l’auteur qui a grandi pas loin de là, au bord du Doubs, à Baume-les-Dames, jusqu’au départ pour le lycée. « Après, j’y suis revenu le plus rarement possible. Pendant les vacances, mais comme gardien de nuit à la station-service. » On la retrouve, c’est le décor d’Adultère.
Yves Ravey avait 15 ans au décès de son père, empoisonné par les émanations toxiques des produits de nettoyage. Il a raconté cette mort en 2003 dans Le Drap, un récit d’un absolu dépouillement, qui marque un tournant dans son parcours de romancier. Porté sur scène par Hervé Pierre, ce texte est entré au répertoire de la Comédie Française ; « Je voulais avant tout m’en aller le plus loin possible. A 16 ans, je suis parti jusqu’en Slovénie en stop, on faisait comme ça à l’époque, à la fin des années 1960. »
PARADIS PERDU
La mère venait de ces terres autrichiennes, Carinthie, Styrie, qui ouvrent sur les Balkans. Le père l’avait ramenée de là-bas, à la suite de son service de travail obligatoire, sous l’Occupation. On imagine ce que « l’Allemande » a dû subir dans la France de l’immédiat après-guerre. « Dans mon enfance, aux vacances, on prenait les Wiener Walzer à Bâle. A peine dans le train, elle changeait de langue, parlait l’allemand et son dialecte. » Des origines qui le rapprochent indéfectiblement de Peter Handke. Cette Mitteleuropa, il l’a revisitée plus tard, grâce à une résidence de la Villa Médicis hors les murs – Vienne, Prague, l’Italie du Nord. « Quand le nom de Trieste arrive dans un de mes livres, je le laisse toujours. »
A la première page d’Adultère, le narrateur compare la photo récente de sa femme avec celle de leurs fiançailles. « Quand dans le lieu clos du roman, replié sur lui-même, arrive l’étranger – l’Afrique, les Balkans -, ça crée un appel d’oxygène qui rappelle qu’il existe ailleurs un monde auquel rêvent ces gens. » Dans Adultère, cet ailleurs, c’est Venise dix ans auparavant. Le visage de Remedios n’a pas changé. Le narrateur en faillite, doutant de la fidélité de sa femme, y voit l’imager du paradis perdu.
UN TABLEAU DE HOPPER
Pour Yves Ravey, cet effondrement évoque la fresque de Masaccio, à Florence, où l’on voit, sur le côté, Adam et Eve chassés du jardin d’Eden, nus, en larmes, humiliés. Il n’a pas été professeur d’art visuel pour rien, lui qui passe ses étés à arpenter les églises de Toscane et qui a consacré plusieurs essais à la peinture et à la photographie. Si Adultère était un tableau, ce serait plutôt un Hopper : une station-service la nuit, l’enseigne lumineuse, et sur un seuil ou contre une voiture, la silhouette énigmatique d’une femme qui fume une cigarette. Remedios est la figure absente de ce livre, celle qui s’en va et manifeste en silence la beauté féminine inaccessible. « C’est insuffisant, il faut que je parvienne à mieux montrer les figures de femmes. »
Adultère est le dix-septième roman d’Yves Ravey, tous parus aux Editions de Minuit, sauf le premier, La Tables des singes, chez Gallimard, en 1989. Un tous les deux ans, dont les titres claquent comme des programmes : Pris au piège (2005), Sans état d’âme (2015), Pas dupe (2019). L’argument tient à chaque fois dans les quelques lignes d’un fait divers pour Détective. Petites gens qui tentent de s’en sortir au moyen d’arnaques minables, crimes maladroits, cavales vouées à l’échec.
Dans Adultère, Jean Seghers est en redressement judiciaire. Walden, le président du tribunal de commerce, est très proche de Remedios, depuis le lycée. Un peu trop pour le mari ? Ce n’est pourtant pas le moment de se brouiller avec un notable aussi utile. De son côté, Ousmane, le gardien de nuit, bon ouvrier, bon père, bon époux, harcèle son patron pour toucher les indemnités de licenciement qu’il ne touchera pas. Dolorès, la mère de Jean, se refuse à l’aider, tout occupée par son nouveau compagnon, le pénible Salazare. Et quand Jean Seghers aura « employé les grands moyens », interviendra aussi Hunter, une enquêtrice trop curieuse. Tout cela, c’est Jean Seghers qui nous le raconte. Ce n’est pas un bavard, « il ne rapporte que des faits, sans aucun souci de morale ni de justification ».
ATTRIBUTS DE MADONES
Remedios, Dolorès, Salazare, Walden, Hunter : les noms, chez Ravey, collent au personnage par une alchimie secrète, évidente pour lui. Pourquoi prêter aux deux femmes des attributs de madones ? « Je ne sais pas, je dirais que c’est la rédemption, si ce n’était pas un trop grand mot. Pour Remedios, je me suis souvenu après coup que c’est une figure qui revient sur plusieurs générations dans Cent Ans de solitude. A la fin, elle secoue des draps et s’envole avec eux dans le ciel. J’y ai repensé quand, dans Adultère, quelqu’un se tient face à un incendie et un appel d’air fait vibrer sa chemise. Cette vibration exerce un effet de magie. » Un peu du réalisme magique de Gabriel Garcia Marquez chez Ravey ? C’est surprenant, comme l’est la scène finale, troublante, obéissant à la logique grammaticale plus qu’à celle des sentiments.
On a comparé Yves Ravey à Simenon. Mais ses livres ne sont pas de vrais romans policiers. Ses personnages construisent eux-mêmes la prison de mots dont ils sont captifs. Le thème de l’humiliation est présent partout, à travers des figures de notaire, de notable, protectrices et menaçantes, qui ont « tous les droits sur toi ». « Ce sont des déterminismes sociaux flagrants. Mais je ne fais pas de romans pour défendre les pauvres. » ni policiers ni engagés, donc, « pas plus que des exercices de virtuosité », ajoute l’auteur. Alors que sont-ils ? « Mais des romans, tout simplement », dit-il en riant.
UNE TERREUR FAMILIÈRE
Des épures, à vrai dire, fruits d’un ouvrage invisible mais acharné. « Il y a d’abord un premier jet pulsionnel. Ensuite vient l’effort quotidien d’élagage, de décapage. J’ôte la moitié, tous les grands mots, j’écarte les solutions trop évidentes. » En cas de blocage, « je fais des croquis, des plans, des dessins, ça aide à surmonter l’angoisse ». On en voit dans la revue Décapage qui consacre une quarantaine de pages de sa livraison de mars à l’autoportrait de l’écrivain.
« Je lis aussi beaucoup « autour » de mon travail, quelques pages d’un grand – Beckett, Borges, Claude Simon… » Des auteurs qui le ramènent à ce qu’il nomme « la terreur », « qui n’est pas le terrorisme ». Elle vient de loin, s’est cristallisée au milieu du siècle dernier et se perpétue jusqu’à aujourd’hui. « On en revient toujours à ça, quitte à se répéter. » Elle est là, sous la banalité des crimes qu’assument ses personnages, ridicules et pathétiques. Parfois, leur cynisme naïf, leur faux pas font rire. « Ça me fait plaisir. Ça montre que le lecteur a été séduit. Mais je voudrais bien qu’il y trouve que chose d’émouvant quand même. »
Le soleil baisse à l’horizon, il est temps de conclure : l’une passe la frontière à pied pour rentrer à travers champs, avec, dans son sac, une galette, œuvre de madame Ravey ; l’autre prend la route de Besançon, le couvre-feu est à 18h.


Christophe Kantcheff, Politis, 25 mars 2021

Les cornes du destin


Dans son nouveau roman, Adultère, Yves Ravey met en scène une intrigue de jalousie aux accents de critique sociale.

Rien ne va très bien pour Jean Seghers, le narrateur. Son entreprise, une station-service dont il est propriétaire, est en faillite. En outre, il soupçonne que sa femme, Remedios, a une relation avec le président du tribunal de commerce, Walden, qui doit décider du redressement judiciaire. « Cette nuit-là, Remedios est rentrée plus tard que d’habitude […]. Une voiture a déposé ma femme devant la piste. J’ai observé la scène de la cuisine, à travers les fentes des persiennes. Remedios est sortie du véhicule, cheveux dénoués, en appui sur la portière ouverte. Elle s’est attardée à bavarder avec le conducteur, dont je ne parvenais pas à distinguer le visage, mais je n’avais aucun doute sur son identité. »
Nous voici bien dans un roman d’Yves Ravey, avec cette classe moyenne de province dont les agissements pas toujours très nets peuvent, comme dans les films de Chabrol, déboucher sur des drames. Son titre même, qui claque en un mot, Adultère, a ce côté compassé qui désigne un milieu social. Dans ce même ordre d’idées, on a appris dès la première page que Seghers et sa femme, dix ans auparavant, ont fait leur voyage de fiançailles à Venise (qui se fiance encore aujourd’hui ?). Et le narrateur, quand il est à court d’argent, va en piquer chez sa mère, rentière, à son insu. Seghers est aussi un patron sans vergogne. Il a un employé, Ousmane, qui lui réclame en vain depuis des semaines son certificat de fin de contrat et ses indemnités de licenciement.
Bien qu’il soit en difficulté, Seghers semble maîtriser le cours des événements. De ce point de vue, il est aux antipodes de la narratrice du dernier roman de Marie Ndiaye, La vengeance m’appartient, dont le rapport à la réalité est en permanence fluctuant. Néanmoins, on peut s’interroger sur ce que Seghers contrôle vraiment. La scène où il vient demander des comptes à Walden, en cherchant par un stratagème à lui extorquer des aveux sur sa relation avec Remedios, pourrait être le fruit d’un esprit habile en machiavélique puisque, entre-temps, Seghers a découvert qui sa femme aimait vraiment, qui n’est pas Walden. En fait, il n’entreprend rien qui ne soit sous l’emprise de la jalousie. Dont on sait qu’elle n’est pas bonne conseillère.
Notamment, Seghers commet un meurtre, un incendie criminel qu’il croit pouvoir faire passer pour accidentel. La gendarmerie est évidemment convoquée, mais l’adjudant, incompétent, n’a de cesse de classer le dossier. Celle qui mène réellement l’enquête est une jeune femme envoyée par une compagnie d’assurances. Elle s’appelle Hunter – « chasseur », en anglais, Yves Ravey a toujours le génie des noms (et des prénoms, Remedios…). Hunter est une fouineuse obsessionnelle, qui rappelle l’inspecteur du roman précédent, Pas dupe, tous deux ayant des méthodes à la Colombo : « La présence de cette femme, le répéterai-je jamais assez, indiquait le début de mes ennuis. […] Je pressentais déjà les questions incessantes, les remarques, les Seghers par-ci, Seghers par là, d’autant qu’elle venait d’annoncer son installation dans le bureau, en m’adressant cette remarque que les lances à incendie des pompiers, contrairement à ce que j’avançais, avaient épargné la boutique, les classeurs, les accessoires, les archives. »
Les romans d’Yves Ravey contiennent toujours ce décalage, dans l’atmosphère et dans la langue, qui en fait autre chose que des intrigues d’élucidation. On retient par exemple cette image insolite de la mère du narrateur, qui, réveillée en pleine nuit, porte un maillot jaune de l’équipe de Sochaux (l’histoire se passe dans l’est de la France). Qui plus est, Adultère a une dimension de critique sociale qui se manifeste à plusieurs reprises : le bracelet que Seghers donne à Ousmane pour l’amadouer, le racisme ouvertement exprimé par le premier au sujet de la femme du second – « elle comprend tout juste ce que je lui dis »… Jusque dans la résolution finale, où la solidarité de classe de ces (petits) bourgeois prend le pas sur les sentiments. Adultère : roman marxiste et captivant.



 




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