« Double »


Yves Ravey

Un notaire peu ordinaire


2014
112 p.
ISBN : 9782707323941
7.00 €


Madame Rebernak ne veut pas recevoir son cousin Freddy à sa sortie de prison. Elle craint qu'il ne s'en prenne à sa fille Clémence. C'est pourquoi elle décide d'en parler à maître Montussaint, le notaire qui lui a déjà rendu bien des services.

ISBN
PDF : 9782707323965
ePub : 9782707323958

Prix : 6.99 €

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Isabelle Rüf, Le Temps, samedi 12 janvier 2013

Une tragédie domestique sur fond de scènes de la vie de province

Le douzième roman d’Yves Ravey, « Un notaire peu ordinaire », est toujours aussi épuré. Il a pour cadre une petite ville très banale où se jouent des luttes de classes et de familles à portée universelle.

Yves Ravey écrit sans cesse – des esquisses, des pièces de théâtre, des récits, des essais, des réflexions sur la peinture –, il écrit pour ses tiroirs, pour des revues, et tous les deux ou trois ans, sort un bref roman d’une économie imparable. Un notaire peu ordinaire est le douzième, tous parus aux Editions de Minuit, excepté le premier, La Table des singes, chez Gallimard, en 1989. Les titres aussi sont sobres, indicatifs: L’Epave, Bambi Bar, Cutter, et, en 2010, Enlèvement avec rançon, qui reparaît en collection de poche. Une œuvre importante qui a valu à Yves Ravey de recevoir en 2011 le Premier Prix Renfer, décerné par la Commission intercantonale de littérature des cantons de Berne et du Jura.
La terreur
Ces récits épurés ont pour cadre de petites villes du Jura français – l’auteur vit à Besançon –, mais pourraient se dérouler un peu partout. Ce qu’ils racontent de banal, de tragique et parfois de bouffon, est universel. Ce sont de petites tragédies locales derrière lesquelles se profile parfois l’ombre des conflits mondiaux – l’Afghanistan dans Enlèvement avec rançon, la guerre dans les Balkans dans Bambi Bar. Elle signale que la terreur, au cœur de l’œuvre d’Yves Ravey, n’est jamais éloignée.
Un air de polar
Avec son titre d’opérette, Un Notaire peu ordinaire se joue dans le microcosme d’une bourgade très ordinaire, apparemment paisible. Les protagonistes du drame sont en place: par un soir d’été, Madame Rebernak (tiens, elle porte le même nom que celui de l’homme venu de l’Est veiller sur le Bambi Bar : des parents ?) reçoit une visite désagréable alors qu’elle feuillette l’album de famille avec son fils. C’est Freddy, le cousin, l’ancien employé de son mari, qui resurgit après quinze ans de prison. Il ne sait pas que son parent est mort, personne ne lui a jamais écrit et il laisse planer un voile de reproche. Sa condamnation pour le viol de la petite Sonia a-t-elle hâté la mort prématurée du mari de Madame Rebernak ? Elle ne le dit pas mais on l’entend le penser. En tout cas, pour elle, il est impensable que le cousin s’installe en ville, même s’il a purgé sa peine, même si quinze ans ont passé, même si le travailleur social tente, plus tard, de la convaincre d’héberger cet homme sans ressources ni travail. Elle tremble pour Clémence, sa fille, qui allait à la maternelle avec Sonia et qui est aujourd’hui une adolescente impertinente. Des images qui frappent
Au centre de la ville se dresse la demeure de Monsieur Montussaint, le notaire. Ce vieux beau a tous les attributs du notable : les voitures, la mise tapageuse, l’arrogance, l’influence. Il est président de la société de chasse. Madame Rebernak lui doit sa place de femme de ménage au collège quand elle a repris le travail à la mort de son mari. Il sait rappeler cette dette quand c’est utile. Dans un geste de reconnaissance, presque d’allégeance, elle lui a remis le fusil de son mari. Sur le mur du salon, il y a un vide entre la tête de biche naturalisée et la photo de Clémence petite, « un écureuil mort dans les mains ». Maintenant l’adolescente fréquente Paul, le fils du notaire. Elle passe ses soirées chez eux et c’est Monsieur Montussaint qui la raccompagne. Pourquoi ? Paul a pourtant hérité d’une des voitures du père… On est en juin, Paul et le frère de Clémence sont déjà en vacances, à l’automne, ils iront à l’université. Mais si l’un balade les filles en auto, l’autre fait une demande de bourse et travaille comme gardien de nuit à la pompe à essence. Freddy traîne en ville (du côté du lycée des filles, prétend Madame Rebernak). Il va à la pêche avec son chien, se promène avec les jeunes du coin. Elle ne supporte pas cette présence, mais le cousin est libre de ses mouvements et la police ne peut rien pour elle, même si certains gendarmes trouvent que la loi pourrait être plus expéditive avec ce genre de criminels. Clémence prépare ses examens, lit un livre sur la couverture duquel figure un perroquet, sans doute le conte de Flaubert, « Un cœur simple », s’expose aux regards en bikini au bord de la rivière et boude sa mère : une vraie adolescente.
Rancœurs de classe et de famille, deuil, suspicions et angoisses : tout mène vers le dénouement. Il aura lieu au cours d’une longue nuit aux rebondissements « peu ordinaires ». L’art d’Yves Ravey est de le faire advenir tout naturellement, de l’annoncer par des signes minuscules, dont la justesse, après coup, émerveille. Ce grand connaisseur de peinture sait faire naître en deux mots des images qu’on n’oublie pas. Encore une fois, l’intrigue n’est qu’un prétexte à faire surgir du fait-divers une vérité sociale, humaine, générale. L’inéluctable se met en place sans bruit, parfois à travers le regard du frère de Clémence, ou celui d’un observateur qui surplombe les lieux, et par des propos rapportés: pas de psychologie, aucun jugement, des faits, des détails exacts, une rare efficacité.

 




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