Romans


Yves Ravey

Pas dupe


2019
144 pages
ISBN : 9782707345318
14.50 €
35 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


On retrouve le corps de Tippi, la femme de monsieur Meyer parmi les débris de sa voiture au fond d'un ravin.
L'inspecteur Costa enquête sur ce drame : accident ou piste criminelle ?
Monsieur Meyer se plie aux interrogatoires de l'inspecteur, ce qui n'est pas de tout repos, d'autant qu'il n'est pas dupe.

ISBN
PDF : 9782707345349
ePub : 9782707345332

Prix : 10.99 €

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Jérôme Garcin, L’Obs, 28 février 2019

Ravey dans le ravin

Ses romans noirs sont toujours estompés par une écriture blanche, Yves Ravey est l’inventeur du polar café au lait, ou plutôt du polar cappuccino freddo, à l’amertume onctueuse et glaçante. Cela fait trente ans que, sans faire de bruit, cet écrivain bisontin construit une éclatante œuvre sans éclat. Ses livres sont brefs et laconiques – jamais un mot rare, jamais une formule recherchée. L’atmosphère est pesante et l’angoisse, diffuse. Les intrigues se déroulent sous un ciel invariablement gris et bas. Il y a peu de violence apparente, très peu de sang et le moins de psychologie possible – même quand l’auteur feint de démêler des nœuds de vipères familiaux. Les flics sont du genre nonchalant ; le suspense, aussi. Le plus souvent, c’est le suspect qui est chargé de raconter l’histoire, pleine d’ellipses et de fausses pistes. Bref, c’est du grand art, mais invisible à l’œil nu. J’oubliais : les époques sont indéfinies et les lieux, incertains. Ici, dans son quatorzième roman, il faut tenter d’imaginer, près de Santa Clarita, une sorte de Californie franc-comtoise. En ouverture et en plongée, une scène d’accident, ou de crime. Une femme, Tippi Meyer, est retrouvée morte au volant de sa berline blanche, qui a quitté la route, arraché la glissière de sécurité, et s’est disloquée au fond d’un ravin. Plantés là-haut, d’où ils observent la carcasse encore fumante, il y a le mari de la victime, Salvatore Meyer, son amant, un agent d’assurances nommé Kowalzki, et un policier en civil, qui va d’abord mener l’enquête avec une cérémonieuse bienveillance. Le moins qu’on puisse dire est que le couple Meyer l’intrigue. Voilà une femme, Tippi, qui ne dormait plus avec son mari ni ne cachait avoir un amant, et un homme, Salvatore, qui travaillait dans l’entreprise de désamiantage de son beau-père, Bruce Cazale, avec lequel les relations étaient exécrables et dont il guignait le fauteuil directorial. Le flic a des soupçons, et son idée. Mais on n’en saura pas plus. Car l’unique narrateur est le veuf, le mari faussement éploré de la victime, très doué pour jouer les Candides. D’autant que Salvator a réponse à tout. Il jure qu’il aimait sa femme. Il lui reprochait seulement de conduire trop vite, à tombeau ouvert !, et de boire avec excès. Il dit savoir pourquoi elle a quitté le domicile conjugal à cinq heures du matin. Et il veut faire croire que son collier de perles, recherché par l’inspecteur, se trouve encore dans la voiture concassée. Ce qui restait énigmatique, Salvatore l’explique en détail à la fin. On ne vous dira donc pas qui est la dupe du titre. Mais on peut vous assurer que le lecteur a été trimballé et qu’il a foncé, lui aussi, vers le précipice. Méfiez-vous d’Yves Ravey, ce faux placide. De tous ses personnages, c’est le plus diabolique.


Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine, 1er mars 2019

Jeu de dupes

On aura tout vu : Les Éditions de Minuit publient un petit thriller réussi et en plus Le Figaro Magazine en dit du bien.

 

Face aux romans d'Yves Ravey, la première réaction est de se dire : que fait cet auteur de polars aux Éditions de Minuit? Ses enquêtes policières auraient naturellement leur place au Fleuve Noir, que font-elles dans le temple du nouveau roman ? Beig l'intrépide a fait son enquête sur cette énigme et - vous le verrez en fin d'article - ses conclusions sont d'une importance historique. Pas dupe raconte un accident de voiture qui fait douter un inspecteur. Tippi, la morte, est une blonde dont la voiture a chuté d'une falaise californienne. Son mari, Meyer, et son amant, Kowalzki, se rencontrent sur le lieu de l'accident, en présence d'un inspecteur. Il n'y a pas de traces de freinage. Suicide ? Meurtre ? Ou conséquence logique d'une soirée arrosée ? Nous sommes en présence d'une enquête classique, ce que les spécialistes du roman policier appellent un whodunit (en français : « kikafélkou »). On pourrait se situer dans un roman d’Agatha Christie. On lit avec avidité cette histoire pour connaître le coupable. C’est, disons, le plaisir de ce roman au premier degré. Là où les choses se compliquent, c’est qu’on se délecte aussi au second degré. Car cette situation est un cliché cinématographique – l’accident sur une corniche californienne, le décor qui évoque Chinatown de Polanski – et le jeu consiste à ne pas en être dupe (d’où le titre). Les personnages portent tous des noms hollywoodiens : Tippi comme l’actrice des Oiseaux d’Hitchcock, Meyer comme la Metro Goldwyn, Kowalzki le héros d’Un tramway nommé désir, un témoin qui s’appelle Mme Lamarr (comme Hedy la star)… Dans ce roman, tout le monde est suspect, surtout l’auteur. Et le policier qui ricane, c’est vous. Chaque court chapitre apporte un éclairage nouveau. Visiblement il y avait de l’eau dans le gaz entre la victime et son mari, de même qu’il y a de la tension entre les lecteurs de romans et la fiction depuis les années 1950. Le projet d’Yves Ravey est passionnant dans la mesure où il annonce la couleur : raconter une histoire est un marché de dupes, une manipulation grossière, vous le savez, je le sais, et cependant je vous mène en bateau. Un lecteur de romans est une victime consentante qui paie 14,50 € pour être manipulé. Et voici pourquoi il fallait que ce roman sorte aux Editions de Minuit. Pas dupe sonne vrai et faux à la fois. Ses personnages existent sans exister. C’est réaliste et postmoderne, narratif et « métafictionnel ». Bon sang mais c’est bien sûr ! Ce petit livre d’un auteur méconnu relève un défi d’une immense ambition : réconcilier le nouveau roman avec l’ancien.


Patrick Kéchichian, La Croix, 7 mars 2019

L’esprit de famille selon Yves Ravey

Avec un certain sens de la réalité la plus nue, le romancier met en scène des personnages qui agissent plus qu’ils ne pensent.

Une curiosité gourmande, infiltrée de sourde inquiétude : c’est ainsi que l’on accueille chaque roman d’Yves Ravey. Et le titre de celui qui paraît aujourd’hui n’invite pas à l’apaisement du lecteur escomptant retrouver un univers familier… De la famille, justement, parlons-en ! Le précédent roman, paru en 2017, qui avait un titre plus apaisant, donnait, de l’esprit de famille – comme souvent chez l’écrivain – une vision sourdement violente. Ici, le milieu est différent, la violence plus manifeste. Nous sommes dans le bassin de Santa Clarita, au nord de Los Angeles. Mais nous pourrions aussi bien être ailleurs. Le lieu est un décor. Un climat. Loin du souci sociologique, du contexte, de l’époque, des mœurs, n’importent que les actes et les paroles (rares) des personnages ; et aussi, surtout, leur interaction. Disons plutôt personnages que personnes, car Yves Ravey crée, façonne ses protagonistes à partir de rien. Il se plaît ensuite à actionner leurs ressorts – jusqu’aux pires —, à les déplacer sur la scène de son théâtre romanesque, sans chercher à leur donner, comme cela se fait souvent (et d’ailleurs noblement), une conscience, ou une autonomie qu’il jugerait illusoire.
L’esprit de famille, Ravey ne le regarde pas avec bienveillance, c’est le moins qu’on puisse dire… Un homme parle à la première personne, Salvatore Meyer. On ne connaît son nom que grâce à Costa Martin Lopez, l’inspecteur de police qui l’interpelle, avec des précautions suspectes… La femme de Salvatore, Tippi, est morte victime d’un accident, qui n’en est sans doute pas un… Sa voiture a plongé dans le précipice. Il y a aussi le beau-père, Bruce Cazale, l’employeur de Salvatore, et enfin Kowalzki, l’amant de Tippi, jeune femme qui avait, il faut bien le dire, une vie assez dissolue… Voilà, tout est dit – ou rien, plus exactement ! Car c’est là que tout commence : précisément au bord du précipice au fond duquel Tippi a trouvé la mort. Après un tournant, sa voiture, qu’elle conduisait toujours trop vite, surtout après avoir bu, a plongé. Alors, comme il est bien naturel, l’inspecteur Costa enquête, interroge, confronte, toujours aimable, bizarrement aimable…
Aux yeux de l’écrivain, la réalité, comme la rose d’Angelus Silesius, est sans pourquoi. Et il n’y a pourtant que cette réalité qui importe. N’importe quel littérateur introduirait, à bon droit d’ailleurs, de l’épaisseur psychologique ; il expliciterait les intentions, les tenants et les aboutissants des actes, des pulsions. Chez Ravey, tout cela est absent. Il se méfie de tous les atermoiements de l’âme et de l’esprit. Une fois cette part évacuée, que reste-t-il ? Eh bien justement une étonnante capacité à restituer cette réalité, fût-elle nue et glauque, dont chaque personnage est l’acteur autant que la victime. Bien sûr, il y a du roman policier là-dessous. On a cité Manchette, ou même Simenon. Mais ce qui intrigue, c’est justement un certain pas de côté littéraire. Le roman policier est une chose, vaste, diverse… Le roman selon Yves Ravey en est une autre. Au lecteur de faire la différence, en n’étant dupe de rien.


Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 7 mars 2019


Noir et minimal

Il y a là Salvatore Meyer, sa jeune épouse Tippi, son beau-père Bruce Cazale, Kowalzki, l’amant, Gladys Lamarr, la voisine aux aguets, et l’inspecteur Costa, un acharné genre Colombo. Six personnages convoqués par un auteur qui n’a pas son pareil pour échafauder des intrigues autour de gagne-petit du crime. Avec, au bout, toujours la chute de ceux qu’on n’ose pas désigner comme les héros. Dans cet univers aux allures de polar en noir et blanc, une force fatale réduit à néant les plans qu’ils ont cru pouvoir échafauder, leur fermant toute possibilité d’échappatoire.
Un matin, on retrouve le corps de Tippi au fond d’un ravin, dans les tôles tordues de sa puissante voiture à « ligne sportive ». Meyer, qui tient le rôle du narrateur, raconte qu’elle avait passé la nuit avec son amant, bu plus que de raison au Saigon – jamais les récits d’Yves Ravey ne se situent hors sol -, puis elle avait pris le volant et, à grande vitesse dans un virage, enfoncé la glissière de sécurité. L’accident ne paraît faire aucun doute, même si Costa souhaite effectuer quelques vérifications « de routine ».
Cela se passe à Santa Clarita, comté de Los Angeles, qui est également le lieu de la série éponyme diffusée sur Netflix depuis 2017. Peut-être faut-il y voir un certain rapport tant chaque personnage se trouve pareillement réduit à quelques traits typiques ?
À cela près que la langue ne suit pas : on ne trouve nulle part chez Yves Ravey le langage et les dialogues indigents de séries TV, qui croient faire vrai en affectant le négligé. Le noir chez lui a de la tenue. On s’y exprime avec un évident souci de précision lexicale et de correction syntaxique, pour dire au plus près le réel, hors de toute subjectivité. En cela, son style présente une parenté avec des écritures neutres.
Peu à peu, on en apprend un peu plus sur la nuit de l’« accident presque parfait » : une dispute entre époux, le grincement d’une chaîne de VTT près de la maison, la disparition du collier de perles de Tippi. Kowalzki, visible dans les parages à des moments cruciaux, fait un coupable idéal. D’autant que Tippi « le faisait chanter ». Sauf que Costa, à l’image de Ravey écrivant, entend justement aller au-delà des impressions et des émotions… Ce quinzième roman pourrait à lui seul résumer cet art : récurrence du noir, dépouillement et rigueur de la langue, présence de la culture de masse, poids de la fatalité sociale. Tout ce qui ancre cette œuvre dans le cœur profond de notre temps.



 




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