Romans


Hervé Guibert

Voyage avec deux enfants


1982
128 pages
ISBN : 9782707306241
9.75 €


 Un an, deux ans avant l'écriture de ce livre, une femme, une amie, demandait à son auteur, alors qu'il exposait la noirceur de perspective de sa vie : “ mais qu'est-ce qui pourrait te sauver ? ”, il pensa : “ toucher le corps d'un enfant ”, cela lui vint comme ça, et la réponse lui semblait juste, il n'y avait jamais pensé auparavant, il n'osa le dire, le soir il le nota dans son journal, et il ajouta : “ mais ce n'est que par rapport à l'horreur que m'inspire mon propre corps ”. Deux ans plus tard, donc, un ami lui fait la proposition d'un voyage, entre la mer et le désert, avec deux enfants. Et cette proposition n'est pas tant celle du voyage lui-même que d'un livre, inattendu, un bolide. Et ce n'est pas tant vers l'Afrique du Nord, qu'il ne connaît pas, que vers cette nouvelle contrée, l'amour et la compagnie des enfants, qu'il s'engage. Le livre se fera en deux parties : un journal prospectif, prémonitoire, qui s'approche le plus du rêve qu'il se fait du roman, .et la retranscription brute du vrai séjour.
Comme il avait joué à se mettre dans la peau d'un photographe (ou d'un biographe : L'Image fantôme), puis dans la double peau inversée d'un corps tantôt sadique, tantôt masochiste (Les Chiens, mais déjà le sado-masochisme n'apparaissait que comme nouvelle forme de langage, comme l'éventualité d'un salut dans une sexualité usée), cet homme, ce célibataire joue, par l'écriture, à se mettre dans la peau d'un pédophile. Les possibilités de tendresse qui adviennent ne sont pas très éloignées, sans doute, de l'amour paternel. 
Hervé Guibert

Michèle Bernstein (Libération, 21 octobre 1982)

Guibert : laissez venir à moi…
 
 Un surréaliste aimait les éponges, Le Moine apostat d’Anthony Shafton aime une chienne (c'est disponible [Petite Bibliothèque Ombres], sautez dessus), Hervé Guibert aime un enfant – ils ont bien du courage. Que Guibert parle de cet amour, de fantasmes sado-maso avec cuir et bondages (Les Chiens), de voyages (Les Aventures singulières) ou de photo (L'Image fantôme), il est toujours hors de ma cible. Pourquoi me va-t-il droit au cœur ? J'aimerais bien avoir le bonheur de son style et la précision de ses mots pour le dire.
S'il fallait définir ce Voyage avec deux enfants comme un livre de pédophile, autant raconter Roméo et Juliette en disant qu'un hétérosexuel pubère est en état d'érection douloureuse pour une fille straight et nubile. Hervé Guibert, qui est toujours pervers, n'est jamais obscène ni graveleux, je crois qu'il ne pourrait pas ; son élégance et la “ grâce actuelle ” des jansénistes, inévitable.
Le Voyage est un récit déconcertant, aussi sinueux et tortueux que la libido de l'auteur. Il y a des jours vrais, et des jours faux. C’est d'abord le journal des fantasmes préalables et délicieux de l'auteur à la perspective du départ, vers le Maroc, avec un couple adulte-enfant, et un autre enfant qu'il ne connaît pas. Puis, le journal du voyage, dans sa réalité frustrante, avec Ies nouveaux fantasmes qu'il secrète au jour le jour. Comme un philosophe classe l'impossible-impossible et l'impossible-possible, il faut distinguer les jouissances oniriques de l'auteur selon qu'elles émanent toutes pures (façon de parler) de son imaginaire, ou qu'elles se greffent sur le vécu.
La première partie, journal prospectif, préparation minutieuse de l'auteur à son plaisir, met en scène tous Ies grands numéros du genre. L'Afrique selon Tarzan, le jardin des supplices, les fauves, les sorciers... même une crucifixion. Cruauté de rêve, enfants de rêve. Le vrai voyage est contre-point. Les enfants mâchent leur chewing-gum, se dépravent bêtement, tirent sur les avantages acquis. “ J'hésite à écrire : voyage de merde, enfants de merde. Le début du mensonge : L’écrire serait renoncer au roman ”. Malice des petits pervers polymorphes : “ J'ai parfois l'impression que mon moyen de séduction à l'égard des enfants est la vérité, la sincérité, alors que le moyen de séduction à notre égard est le mensonge, l’insincérité ”. Personne, en fait, n'est moins cruel que l'auteur. Qui pourrait nier sa tendresse ? “ Dans la voiture où nous cuisons (...), L’adulte s'est assoupi et à sa suite l'enfant joli. L'enfant chaste conduit, de nouveau il tient ma vie entre ses mains, et le fil de conscience qui nous lie, dans le silence du paysage traversé, ressemble à une conversation ”.
Malgré le narcissisme omniprésent (tiens, ça y est, j'ai trouvé pourquoi Hervé Guibert va droit au cœur de qui n'est ni pédéraste, ni pédophile, ni tellement phile en général) ; malgré l'érotisme très noir, Ies détails crus qui appellent un chat un chat (encore façon de parler), ce qui frappe le plus c'est le respect, le regard que l'auteur a pour l'autre : au contraire de la pornographie qui nie son objet. La relation amoureuse de ce croulant (il a vingt-six ans) avec un enfant qui n'est plus au berceau (douze ans ? treize ?), il faudrait y mettre de la bonne volonté ou du vice pour qu'elle évoque un vieux marcheur avide de chair fraîche. Quelque part l'auteur dit qu'il se sent père. On l'imagine plutôt frère aimé, vaguement incestueux et merveilleusement attentif : “ Il va falloir que je me reprenne, que je m'impose l'enfance, que je la fasse revenir en moi par toutes sortes de ficelles, d'images, de souvenirs ”.
En des temps plus grecs, cet amour aurait été la morale imposée. Aujourd'hui, heureux enfant qui rencontre une initiation érotique d'une telle sensibilité. De toute façon, à cet âge-là, ils se débauchent, c'est connu, c'est normal, c'est la vie. Lui, peut-être, il échappe à la bruyante promiscuité des surboums.
Au début, tout pouvait arriver (espoir). Ensuite, rien vraiment ne se passait (voyage). Retour : quelque chose est là. Un bouleversement, une rupture dans la vie de l'adulte. Pour l'enfant, un attachement très pudique, la confiance.
Tout cela, Hervé Guibert le suggère très simplement. Alors que l'idée de lucidité implique souvent un détachement (cliché : “ froid ” détachement), une sorte de prétention, lui n'essaie jamais de se placer au-dessus, en dehors de son personnage. Il ne “ s'explique ” pas. La rigueur de ses notes est une explication suffisante, évidente assez pour rendre tout commentaire inutile. Ce livre si court que ce n'est presque pas un livre, ce roman sans histoire, ce journal qui ne tient pas compte de l'ordre des jours, on doit pouvoir le lire, le relire, avoir envie de le garder. C'est à l'érotisme spécialisé ce que La Princesse de Clèves est au triangle de la comédie de boulevard. Un classique ? 

Geneviève Brisac (Le Monde, 19 novembre 1982)

Les mots des rêves
 
“ Il faut savoir tenir ses distances, on l'apprend tout petit, les mains fondues sur l’épaule de son voisin. ” Tenir ses distances : une forme du regard, une sorte d'attention extrême pour éviter que tout ne s'effondre.
Le Voyage avec deux enfants, d'Hervé Guibert, relève de cette tension, comme un sortilège fragile où toute l'énergie se rassemble pour faire surgir, ailleurs, une image. Il n'est pas de sanctification sans tentations, il n'est pas de conquête de la distance, cette forme extrême du respect dit Hervé Guibert, sans promiscuité, et c'est bien le sujet du voyage : deux adultes qui partent avec deux enfants, au Maroc, pour vivre la séduction, les fantasmes, L’effroi.
Le voyage. En réalité, il y en a deux. Le premier est un voyage rêvé, jour après jour, tandis que s'écoule le temps des préparatifs, de la mi-mars au 2 avril. Il a la brillance des mots précieux, le vacillement des cauchemars. Pour le susciter, il a fallu que l'auteur amasse, collecte, trie les mots des couleurs, des nourritures, des jeux, des pièges, des animaux, des fièvres. Comme on fait un cadeau.
En jaillissent les mots de la tendresse : “ Je lui dis : tu es le plus bel enfant de la terre. Il me répondit : et toi, tu es le plus bel adulte de la terre et de la gadoue. ” Gadoue : un mot d'enfance, avec de la douceur. C'est une semaine pleine de miracles, d'écorcheurs de mistigri, de dégotteurs de miel, de jattes de cacao et de pelotes de laine. Une semaine pleine de frayeurs merveilleuses à cause d'une ombre, d'une panique, d'un requin.
Dans ce voyage rêvé, la magie tourne en fièvre. L'un des enfants, L’enfant disgracieux, a été mordu par un mort. En contrepoint, le voyage s'est ficelé, mis en place comme un piège. L'auteur en prévoit la souffrance. Pour le transcrire, les mots se font nets et durs. Il faut se battre avec la trivialité, les petites agressions de la réalité, il faut surmonter la peur, pour accéder à la beauté.
La magie s'est retirée comme une marée, laissant des flaques, qui sont autant de surprises. L'écriture d'Hervé Guibert progresse alors avec une sorte de ténacité, celle de la transcription méthodique, la plus neutre. Tant pis pour ce qui s'y attrape de tristesse, de laideur, de violence, ou de dégoût. De toute tacon : “ Comme toujours, les photos les plus belles sont imprenables. ”
Mais ça n'est pas tant pis qu'il faut dire. Cette description rigoureuse et transparente relève de la nécessité. Les mots sont plus cruels que les gestes quand il s'agit de désir mis à nu. Leur cruauté fait office d'ascèse, ils sont le passage obligé de la transfiguration, de la rédemption,
Il y a dans Voyage avec deux enfants un désespoir et un désir d'élévation qui font penser aux recherches mystiques : une “ conscience écarquillée ” de l'abjection. Aux antipodes des idéologies du tout est permis, des laisser-aller où seule compte la satisfaction des désirs, la quête d’écriture d'Hervé Guibert sonne clair. 

 




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