Essais / Hors collections


Jean-Philippe Toussaint

L'Urgence et la patience


2012
112 p.
ISBN : 9782707322265
11.00 €
70 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille, 50 €




L’urgence, qui appelle l’impulsion, la fougue, la vitesse — et la patience, qui requiert la lenteur, la constance et l’effort. Mais elles sont pourtant indispensables l’une et l’autre à l’écriture d’un livre, dans des proportions variables, à des dosages distincts, chaque écrivain composant sa propre alchimie, un des deux caractères pouvant être dominant et l’autre récessif, comme les allèles qui déterminent la couleur des yeux.

ISBN
PDF : 9782707329059
ePub : 9782707329042

Prix : 5.99 €

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Les Inrockuptibles, 7 mars 2012

Toussaint, l'ouverture

Un livre sur la genèse de son écriture,
une exposition au Louvre,
un ouvrage sur ses influences visuelles :
Jean-Philippe Toussaint,
l"un des auteurs les plus transversaux du moment,
nous entraîne dans les coulisses de son travail d’écrivain.

On rencontre Jean-Philippe Toussaint quelques jours avant le vernissage de son exposition au musée du Louvre : un hommage visuel à la littérature, composé de photos, d’installations et de vidéos. Cette consécration n’entame en rien la simplicité de l’écrivain belge. Son enthousiasme est contagieux. Il nous entraîne dans l’aile Sully pour nous faire découvrir le chantier de Livre/Louvre : au milieu des pots de peinture et des escabeaux. C’est aussi l’envers du décor qu’il nous invite à visiter avec L’Urgence et la Patience, texte délicat sur son travail d’écriture, à la fois profond et léger, parsemé d’incises drôles ou décalées. L’auteur de La Salle de bain et de la très belle trilogie Faire l’amour, Fuir et La Vérité sur Marie évoque ses premiers pas d’écrivain, les auteurs qui ont eu une influence décisive sur lui, ou Crime et Châtiment, lecture fondatrice qui a agi comme une révélation : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous, dit Kafka. La hache ? C’est le tranchant scintillant de cette hache - la littérature – que j’ai vu briller pour la première fois dans Crime et Châtiment. » Il tente aussi de mettre en mots le processus de création, alternance de jaillissements et de persévérance. Voyage dans la tête de Jean-Philippe Toussaint, écrivain, cinéaste et plasticien.

D’où vous est venue cette envie de rendre hommage à la littérature, que ce soit dans L’Urgence et la Patience ou avec votre exposition au Louvre ?

Jean-Philippe Toussaint – Dans les premières pages d’Ardoise, Philippe Djian écrit une phrase que j’aime beaucoup : « Il y a cette idée de devoir quelque chose, d’être redevable, d’avoir une ardoise quelque part.» Il est naturel qu’un jour des écrivains disent un mot de la façon dont ils écrivent et de ce qu’ils doivent aux grands auteurs – je pense à En lisant en écrivant de Julien Gracq, à Bric et broc d’Olivier Rolin. Évidemment, on ne fait pas ça à 27 ans. Je porte l’idée d’un « hommage » depuis très longtemps et lorsqu’en 2010, on m’a proposé de concevoir cette exposition au Louvre, je me suis dit que le moment était venu. Cela me rappelle une phrase de Fuir : « C’était l’occasion, le moment opportun, la faveur ou la saison. » C’est exactement ça. J’ai alors également pensé donner deux livres : l’un, L’Urgence et la Patience, purement littéraire, sans illustration, conçu comme un livre neuf et non un livre de circonstance, pour évoquer la façon dont j’écris, les écrivains que j’admire : Beckett, Kafka, Proust...,  l’autre, sorte de catalogue de l’expo, La Main et le Regard, pensé comme une création plastique presque au même titre que l’exposition elle-même, pour faire le bilan de dix années de réflexion visuelle autour de mes photos, mes films, mes propositions plastiques.

Avec L’Urgence et la Patience, vous invitez le lecteur dans votre fabrique littéraire, comme un artiste ferait visiter son atelier.

J’ai toujours éprouvé une fascination pour le making-of, même si le mot anglais n’est pas très beau. J’ai d’ailleurs titré « Coulisses » toute une partie de La Main et le Regard. Mon long métrage, La Patinoire, racontait déjà le tournage d’un film, je mets mes brouillons sur internet… J’aime que ce soit ouvert, un peu comme les cuisines japonaises. Pour autant, je ne pense pas qu’en montrant les coulisses, je dévoile le mystère de la création, qui de toute façon demeure indicible. Ça démythifie sans désacraliser. Mais je sais que certains écrivains détestent montrer la façon dont ils procèdent. Nabokov, par exemple, emploie des métaphores très déplaisantes à l’égard des brouillons.

Vous donnez des détails à la fois très matériels sur votre façon de travailler – vos bureaux, vos machines à écrire – ­et des descriptions poétiques de la création, comparée à une immersion dans le monde des abysses. L’écriture se situe dans cet entre-deux ?

Il faut concilier deux notions contradictoires : être précis dans ce que l’on veut dire, pointu, et en même temps exercer une séduction, toujours en essayant d’atteindre une forme la plus simple et limpide possible, sans fioritures inutiles. Cela demande beaucoup de temps, de patience.

L’écriture telle que vous la décrivez, épurée, limpide, ressemble beaucoup à l’écriture poétique… D’ailleurs vous faites souvent référence à Charles Baudelaire.

Il reste un phare pour moi, un modèle absolu de forme. Cette simplicité dense… Si j’avais écrit au xixe siècle, j’aurais été poète. Mais je ne pense pas que la poésie soit en phase avec notre époque. Toute ma recherche s’inscrit dans une réflexion sur la forme. Comment, après le Nouveau Roman, après de très grands auteurs comme Proust ou Faulkner, peut-on proposer une œuvre en adéquation complète avec l’époque et qui porte une attention de chaque instant à la forme ? Comment trouver une voix singulière, presque immédiatement reconnaissable ? J’ai aussi cette volonté de donner du plaisir au lecteur, je recherche sa complicité.

Vous écrivez mais vous faites aussi de la photo, du cinéma, des vidéos… Cette pluridisciplinarité est indispensable ?

J’ai cette curiosité globale mais je ne mélange pas tout, je veux à chaque fois trouver la spécificité du médium : je ne veux pas faire des films d’écrivain ou des installations de cinéaste.

Finalement, si vous avez d’abord choisi la littérature, c’est presque un hasard, dû en partie à la lecture de Crime et Châtiment qui vous a fait prendre conscience de la puissance de la littérature, mais aussi à Jérôme Lindon, votre éditeur.

J’aurais écrit quoi qu’il arrive.
Mais il est vrai que cette voie idéale vers la reconnaissance, dès mon premier roman, je la dois entièrement à Jérôme Lindon. Quand il publie La Salle de bain en 1985, Claude Simon reçoit le prix Nobel de littérature. Jérôme Lindon avait cette volonté de trouver la relève du Nouveau Roman. Quand il m’a dit qu’il comptait publier mon livre, je lui ai envoyé une lettre de six pages en lui demandant son avis sur une vingtaine de points de détails. Il m’a répondu, en substance : « Vous me recontacterez quand vous aurez fini votre travail, c’est vous l’écrivain, pas moi.»
L’éditeur de tout le Nouveau Roman me considérait comme un écrivain, moi le type de 27 ans.

Aujourd’hui, vous vous considérez davantage comme un écrivain ou comme un artiste ?

Ça ne me viendrait pas à l’idée de me présenter comme un artiste plasticien. Mais la question de l’étiquette ne m’intéresse pas. Je suis un artiste, non au sens social du terme, mais dans le sens où je propose une vision du monde. Je tente d’exprimer ma sensibilité, éventuellement mon intelligence et mon humour…

Toutes ces pratiques sont liées : c’est une scène de Fuir, où Marie sort du Louvre, qui a donné l’idée de l’exposition à Pascal Torres, le conservateur de la collection Edmond de Rothschild.

En effet. De la même manière, pour composer La Main et le Regard, j’ai voulu mettre en relation des citations de mes textes avec mes productions visuelles, un peu comme pour un accrochage.
Je pense à une formule de Delacroix : « Car qu’est-ce que composer ? C’est associer avec puissance.» Beaucoup d’associations ont d’abord été des hasards qui sont devenus des nécessités. Il faut être ouvert au hasard. Souvent les créateurs se ferment au hasard, il semble importun dans leur création. Je pense au contraire que le hasard apporte beaucoup d’imprévu, beaucoup de vie.

Propos recueillis
par Élisabeth Philippe

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 1er mars 2012

Tout Toussaint

Un livre et une expo. Alors que le Musée du Louvre lui donne carte blanche, Jean-Philippe Toussaint publie un autoportrait ludique.

C'est l'un de nos meilleurs écrivains, et l'un des plus modestes. Son style économe, d'une enviable et apparente simplicité, n'exprime pourtant que des sentiments profonds et des situations vertigineuses. Tout ce qu'il écrit déteste la grandiloquence. Tout ce qu'il est se méfie du paraître. Jean-Philippe Toussaint nous dédommage de la littérature à l'estomac que l'époque produit à la chaîne.
Lui qui ne se vante de rien, ni de réaliser des films ni d'avoir reçu de grands prix, s'enorgueillit seulement – car en plus il a de l'humour – d'avoir été, à 16 ans, champion du monde junior de Scrabble. C'était à Cannes, en 1973.
On peut d'ailleurs considérer le merveilleux recueil de textes autobiographiques qu'il publie aujourd'hui comme un plateau formé d'une grille carrée de onze (chapitres) sur onze. Si certains mots comptent triple, ainsi l'évocateur «anapurnien» ou le mystérieux «ravanastron», la plupart sont aussi banals qu'essentiels: lire, écrire, se souvenir. Sans se prendre au sérieux (d'autres que lui eussent rédigé de pompeux Mémoires), Toussaint joue ici au Scrabble de sa vie.
Il se rappelle ainsi avoir proposé à Samuel Beckett une partie d'échecs par correspondance – «au cas où, l.e4» – qu'il espérait bien gagner afin d'obtenir de l'auteur de «Godot» qu'il lût sa pièce de théâtre. «Les noirs abandonnent, lui répondit Beckett par retour du courrier. Envoyez la pièce.» Il se rappelle aussi Jérôme Lindon, qui vaquait aux Éditions de Minuit, un arrosoir à la main, et qui était un lecteur très méticuleux: le jour de Noël 1984, il appela Toussaint à Bruxelles après avoir accepté son premier roman (refusé par d'autres éditeurs), La Salle de bain, tout en se demandant s'il valait mieux écrire «une sinusite n'était rien que banal» ou «n'avait rien que de banal.»
Comme tous les joueurs de Scrabble et d'échecs (Échecs, son premier livre jamais paru), Jean-Philippe Toussaint a une très bonne mémoire. Il sait dans quel bus parisien il prit, à 22 ans, la décision d'écrire ou eut, avec Malone meurt, de Beckett, le choc de sa vie; dans quelle maison (de Médéa, Paris, Berlin, Madrid, Ostende ou de Corse), il tapa sur une grosse Olivetti ses manuscrits; sur quelle chaise et dans quel fauteuil il lut Dostoïevski, Kafka ou Proust, dont il se souvient au fil d'une longue phrase proustienne.
En prime, il nous révèle quelques secrets de fabrication: pourquoi construire un seul hôtel japonais à partir de plusieurs autres et comment devenir incollable sur des sujets qu'on ignore – les chevaux ou les défibrillateurs. Quant à sa définition de l'écriture, elle est magnifique: «Fermer les yeux en les gardant ouverts.» On a compris qu'il faut lire ce Toussaint par lui-même en urgence, mais avec patience.

Olivia de Lamberterie, Elle, 16 mars 2012

Alors que Jean-Philippe Toussaint est l'invité du Louvre, où il propose une exposition en hommage
à l’écrit à travers toutes les formes d'expression, paraît L'Urgence et la Patience , autoportrait lumineux et rieur d'un fou de littérature.

Pourtant, c'est vers le cinéma que le cœur de Jean-Philippe Toussaint penchait jusqu’à ce que François Truffaut lui mette la main à la page. Dans « Les Films de ma vie », le metteur en scène conseillait aux jeunes gens qui rêvent de faire des films d'écrire d'abord un livre, puis de le transformer en scénario. Au gré de cette lecture déterminante, Toussaint découvre ainsi que la littérature peut être « une activité légère et futile, joyeuse et déconnante » - Toussaint transforme un peu les propos de Truffaut, pas nous - « qui peut se pratiquer en toute liberté, à la maison ou en plein air, en costume cravate ou en caleçon ». Et voilà pourquoi le jeune Toussaint prend dans un bus entre République et Bastille la décision d’écrire. Dans « L’Urgence et la Patience », telle  une petite souris émerveillée, on suit l’auteur à l’œuvre, reclus dans une chambre en Algérie, transpirant sur sa vieille Olivetti ou en transe lorsque, tel un McEnroe en état de grâce, il trouve tous les mots justes, enchaîne les phrases gagnantes.
Le paradoxe de cet essai lumineux est de réussir à percer le mystère de l’écriture au travers d’un livre si rieur et si vivant. Par quelle magie, des sensations, des images, des fantasmes se transforment-ils en des petits caractères serrés dont la lecture va donner le vertige à des inconnus ? Ne pas se fier à l’allure de clergyman de l’auteur. L’épure, à laquelle il travaille comme un sculpteur, ne consiste pas à débarrasser la prose de son émotion mais, au contraire, à la faire jaillir, déshabillée de ses artifices, toute nue et dans sa toute folle beauté. Jean-Philippe Toussaint n’a rien d’un austère, c’est un homme qui aime aimer. Son livre est aussi un hommage à ceux qui lui ont donné, comme Beckett à qui il envoie une pièce de théâtre au début des années 80. Toussaint la malice lui propose une partie d’échecs par correspondance : si Beckett perd, il devra lire sa pièce ! « Au cas où, 1.e4. Par retour de courrier, Samuel Beckett m’a répondu : "Les noirs abandonnent. Envoyez la pièce. Cordialement." » C’est ce qu’on appelle être béni d’un dieu. Au-delà de l’autoportrait, voilà un petit traité que chaque personne qui compte prendre la plume devrait apprendre par cœur tant y sont décrites de fine manière les règles qui régissent l’écriture. Quitter les lieux familiers pour se forcer à recréer mentalement ce qu’on a envie de dépeindre. Trouver un refuge contre le monde extérieur, une salle de bains.
Faire sonner les mots comme des notes de musique. Naviguer entre l’urgence qui appelle la fougue et la vitesse, et la patience qui requiert effort et lenteur. Cet essai est contagieux. Jean-Philippe Toussaint donne envie d’écrire, de lire (il parle avec une savante simplicité des sommets que sont « A la recherche du temps perdu » ou « Crime et châtiment »), de vivre. Car ce qui transporte dans ces pages, c’est qu’aucun mot ne serait possible s’il n’infusait pas longtemps auparavant dans l’humanité.

Yann Moix, Le Figaro, jeudi 29 mars 2012

Musique parfaite

Pour Jean-Philippe Toussaint, homme de littérature et de baignoire, et dont la vie consiste à passer de bureau en bureau, l'urgence n"est pas une précipitation, encore moins une secousse qu’offre (au nom de quelque génie ou muse romantique) une « inspiration » à laquelle il croit moins qu’à la maturation. L’urgence se situe à la crête de l’effort. Elle est une accélération située à l’extrémité du labeur ; elle n’est pas le simple fruit du travail, mais un état d’apesanteur qu’on ne saurait obtenir qu’après un long voyage à travers l’espace de son propre travail, du livre en cours. L’urgence serait l’équivalent littéraire, non de la grâce, mais de la contemplation mystique : un rapport au monde qui permet, par une coupure nette avec ce monde, de le voir vraiment, dévoilé, chimiquement pur. L’urgence est une région de la littérature en train de se faire où tout semble débrouillé, où les nœuds, presque à l’insu de l’auteur, se dénouent avec un naturel, une aisance abolissant tout forceps. L’urgence, autrement dit, s’obtient. Elle nous attend au bout de la patience, comme les muscles en natation, aidé soudain par les endorphines, nous installent dans une suspension temporelle et spatiale où, ne sentant plus la difficulté, nous avançons plus vite que lorsque nous forcions, que lorsque nous peinions. On ne s’étonnera donc pas que ce soit là, dans cette zone où nos gestes, notre plume, nos mots semblent directement connectés, sans le moindre intermédiaire, à leur source, répondant du tac au tac, que l’œuvre triche le moins. Que nous devenons notre style, que notre roman devient totalement, complètement, absolument nous. Que s’instaure une élasticité infinie qu’enfin on pourra appeler le style. Son style à soi. Le style apparaît au moment précis où, après des heures, des jours, des mois de douleur, la douleur disparaît. Il s’agit de faire beaucoup d’efforts, autrement dit, pour qu’à la fois l’effort soit gommé et qu’il ait produit quelque chose. On pourrait presque, cet état atteint, déchirer tout ce qui a précédé pour ne garder que les traces de cette acmé. Mais la patience qui a précédé à cette libération, à cette émanation, fait partie intégrante d’un roman : le chemin de la pesanteur vers l’envol, du bruit vers le silence parfait (de la musique parfaite), de la terre vers le ciel, que le lecteur le remarque ou non, fait de l’œuvre quelque chose qui vit. La patience et l’urgence s’imbriquent, complémentaires, indispensables l’une à l’autre. Il n’est pas question d’un match entre la lenteur et la fulgurance, entre la paralysie et la précipitation, entre l’incapacité et la virtuosité : mais d’une montée en puissance, d’une fusée à étages, d’un cheminement vers la simplicité libératrice, vers la libération simple. Ce qui coule de source ne coule pas de source. Juste une bizarrerie, page 27 : « Chez Proust, écrit Toussaint, il semblerait que la patience précède l’urgence. Proust n’écrit pas de première version d’À la recherche du temps perdu, il se contente de vivre, il prend tout son temps, comme s’il se relisait avant même d’avoir écrit. » Cela est fort puissamment dit, mais il me semble que le Jean Santeuil de Proust soit bel et bien la première version de La Recherche. Qu’importe : il faut lire urgemment Toussaint, et le lire patiemment. Et puis : il a connu Beckett ; il a approché Dieu.
 

 




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