Romans


Jean-Philippe Toussaint

Monsieur


1986
120 pages
ISBN : 9782707310965
12.15 €
50 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Monsieur, qui ne voulait pas d'histoires, n'aimait pas tellement raconter ce qu'il faisait. Il faisait de son mieux, en général et, après réflexion, parvenait à trouver une solution, élégante parfois, souvent mathématique, pour chaque difficulté de la vie – héler un taxi, par exemple – qui se présentait à lui au jour le jour. La nuit, dans son esprit, tout paraissait plus simple encore.

* Monsieur (1990) film écrit et réalisé par Jean-Philippe Toussaint d’après son roman, avec Dominic Gould.

ISBN
PDF : 9782707327314
ePub : 9782707327307

Prix : 8.49 €

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Vincent Landel (Magazine littéraire, novembre 1986)

L’enfant naturel de Monsieur Teste
Après avoir immergé le lecteur dans une baignoire, Jean-Philippe Toussaint le plante sur une chaise. Du travail propre et décapant.
 
« Un cas Jean-Philippe Toussaint. Pour tout passé littéraire, deux romans de cent vingt pages à peine – et déjà un nom. La Salle de bain (Éditions de Minuit, 1985) fêté par une critique éberluée, plongeait le lecteur dans une baignoire, au fond de laquelle il retrouvait, tout vêtu, un jeune homme silencieux comme un stylite, nouvel Archimède pénétré du “ sentiment de pertinence miraculeuse que procure la pensée qu'il n’est nul besoin d'exprimer ”. Maîtrisé jusqu'à l'asphyxie, cette sorte de petit poème géométrique présentait l'insigne originalité de se fonder sur la structure du “ triangle-rectangle ”, à propos de quoi l'auteur se demandait dans un insolite prière d'insérer, “ si cela apportait réellement quelque chose de neuf ”. Réflexion faite, il trouvait que non, “ sauf que cela détourne absolument de la structure du cercle, à laquelle je ne tiens pas à cause du sempiternel éternel retour ”. Et de citer Woody Allen : “ L’éternité c'est long, surtout à la fin ”.
Surprenant roman, – miracle de concision et de drôlerie, dont le personnage central, rivalisant de fixité avec la fameuse flèche de Zénon d'Elée, qui n'atteint sa cible qu'au prix d'un illogisme scandaleux, occupait ses heures à guetter une progression dans les fissures des murs, et était d'avis que le football “ gagne à être imaginé ”. On avait beau voir se profiler là-dessous des galeries entières de soubassements philosophiques, épistémologiques et littéraires, c'était beau comme un rêve de plexiglas, sidérant comme un truisme parménidien et rare comme une gnosienne de Satie.
Monsieur, qui paraît ce mois-ci, est d'une facture semblable. Même extrême dépouillement : en cent-onze pages, pas une métaphore, et pas l'ombre d'une notation psychologique. Dit abruptement, L’argument ressemble à une mauvaise plaisanterie : “ L’histoire ” d'un homme sans nom et sans qualités, qui ne fait qu'être, tous désirs éteints, toute agitation abolie. Quelques signes distinctifs : vingt-neuf ans, directeur commercial chez Fiat-France.
Monsieur habite chez les parents de sa fiancée. Survient une rupture mal définie : “ Il avait assez mal suivi l'affaire, se souvenant seulement que le nombre de choses qui lui avaient été reprochées était considérable ”. Nulle protestation : “ Monsieur, comme Paul Guth, le gendre idéal ”. Poliment invité à déménager, il est entrepris sur le palier de son nouvel appartement par son voisin, un certain Kaltz, minéralogiste de son état, aussi arriviste que Monsieur est amorphe, auteur d'une thèse sur les cristaux qu'il invite sans préambule Monsieur à dactylographier. Invasion des cristaux dans le roman, premiers indices d'une béatitude minérale à laquelle Monsieur aspire de toute sa pesanteur.
Quand il ne dactylographie pas le mémoire de son voisin Monsieur garde ses nièces, “ des jumelles de six ans et six ans ” ; flemmarde dans un hamac, suivant en pensée les rythmes des balancements, “ ne les précédant pas, ne les provoquant pas ” ; constate, avec Prigogine, que la théorie des quanta détruit toute velléité de description réaliste ; et regarde se disloquer la banquise des badauds, dont il commente les va-et-vient d'un laconique : “ les gens, tout de même ”.
Qu'importe la suite : ce ne sont que situations bloquées, dérives lentes, personnages en creux. Monsieur, la plupart du temps, est toujours “ en train d'être assis sur une chaise ”. “ Il ne demandait pas davantage à la vie, Monsieur, une chaise ”. Dans les moments les plus intenses, comble de l'excitation, il monte sa chaise sur son toit, “ s'éloignant de tout ”, et va voir le ciel, sans toutefois le scruter trop fort, de peur, sans doute, d'offusquer l'ordre des constellations.
Il faut remonter à Valéry pour voir se développer, dans un roman, une aussi formidable réticence à s'épancher. Par sa banalité affichée, par son refus indéfini d'être quoi que ce soit, par son indifférence aux détails (car il règne sur le tout), le personnage de Jean-Philippe Toussaint fait irrésistiblement penser à Monsieur Teste, dont il pourrait bien être l'enfant naturel, ou un petit frère roué. Comme Teste, Monsieur a “ tué en lui la marionnette ”. À l'opéra, il tournerait le dos à la scène, pour s'abîmer dans la contemplation de quelque toile d'araignée. Il n'a pas d'opinion, ne sourit pas, érige l'impersonnalité en dogme. C'est pour une vie sans divertissement au sens où Pascal l'entendait, qu'il a opté. Pascal déjà cité (abondamment) dans La Salle de bain, et que Toussaint semble prendre ici au pied de la lettre : Monsieur est bien cet être égaré dans un monde sans nécessité dont parle l'auteur des Pensées. Il a compris l'inanité de vouloir peser sur les choses, et l'impossibilité de se définir dans le néant. L'idée d'un Dieu lui paraissant suspecte, contrairement à Pascal, il choisit de développer sa seule force d'inertie, d'où il espère tirer quelque parti.
Hélas, aucun réconfort n'est à attendre “ de s'avoir en permanence sous la main ”. À force de s'en remettre aux choses, Monsieur finit par adopter leur pente naturelle. Pur spectateur, il se contente de laisser se déliter la néguentropie universelle, le soleil s'éteindre, en attendant que s'instaure le règne du hasard pur, qui est désordre, comme l'enseigne la physique moderne.
On imagine quelle fortune eût connu la notion d'entropie si Pascal avait pu en disposer. Jean-Philippe Toussaint, lui, en tire grand profit. Il engage, avec Monsieur, un fantastique pari (qui n'a rien de pascalien) : faire passer, sans ennui, sans trame et sans psychologie, tout l'extraordinaire de la position de l'être-au-monde. D'où la neutralité de ce personnage sans consistance, qui ne peut “ s'accomplir qu'à l'état stationnaire ”, sorte d'électron évoluant sans transition, et dont l'énergie, “ comme celle de l'électron du reste, dans ces passes de bonneteau, hip hip, effectue des sauts discontinus à certains moments, sans qu'il soit possible de déterminer lesquels, car il n'y a pas de raison, selon l'interprétation de Copenhague, qu'il se produise à un moment donné plutôt qu'à un autre ”. D'où, aussi, les fréquentes – et drôlissimes – allusions à la théorie de la relativité du mouvement, comme dans cette scène où Monsieur explique à ses nièces que, si elles cherchent à se fuir, ce qu'il leur “ déconseille vivement ”, elles doivent de préférence marcher vers l'Est, parce que le temps, pendant le déplacement, s'écoule plus vite, dans la mesure où leur vitesse s'additionne à la vitesse de la rotation de la terre : “ C'est toujours ça de gagné ”. Réaction zaziesque des jumelles : “ Dis, tonton, tu nous achètes une pizza ? ”.
C'est peu dire que Jean-Philippe Toussaint souligne l'absurdité de notre condition : il la rend stupide. Son roman, comme le précédent, est une sorte de lucarne découpée sur le monde, d'où assister à l'engourdissement général des choses, à la montée de l'entropie, de l'indifférenciation, tandis que se profilent, en toile de fond, rêves où regrets, comme des sillons de beauté pure, lointaine et fulgurante, un tableau de Mondrian, une glace vanille nappée de chocolat dont on est invité à goûter l'esthétisme (La Salle de bain) ou bien, ici, la perfection d'un théorème, la pureté d'une trajectoire, un ciel constellé. Lointaines promesses d'une harmonie avec le monde frôlée, jamais acquise. Il n'y a pas de “ saut ” vers Dieu : seulement à la fin, L’ébauche d'un salut – par l'amour.
Transporter la physique moderne dans le roman : il fallait bien qu'un auteur y songe un jour. Gardons-nous cependant des extrapolations hâtives, à quoi d'innombrables ellipses engagent, comme autant de perches tendues – mais que l'humour défend. Certains passages viennent brutalement désamorcer tout esprit de sérieux, comme celui où Monsieur et sa compagne dialoguent amoureusement dans un taxi : “ Ainsi, par exemple, apprirent-ils qu'ils avaient vingt-neuf et trente-quatre ans, tandis que le chauffeur, pour sa part, en avait quarante-sept ”.
Pour égayer le récit, ces diversions comiques ne font pas oublier l'avarice littéraire de Jean-Philippe Toussaint, esprit détrempé dont l'économie de plume trahit parfois un penchant inconsidéré pour le “ curieux ” et “ L’élégamment dit ”. Trop de phrases sont bornées dans leur développement à force d'autocritique.
À vingt-neuf ans, L’âge de ses héros, Toussaint est déjà entré dans le clan des accoucheurs de monstres littéraires, du Jouhandeau des Pincengrain au Camus de La Chute, qui soumettent tout à l'intellect.
La plupart meurent sans avouer. D'autres, après un premier raidissement, guérissent de leur intransigeance. Il appartient maintenant à Jean-Philippe Toussaint de décider s'il veut ou non sortir, comme Valéry, de sa “ nuit de Gênes ”. »

Michèle Bernstein (Libération, 4 septembre 1986)

L’insolence élémentaire
 
« On ne peut pas (pourrait-on on aurait tort) parler de Monsieur, le second roman de Jean-Philippe Toussaint, sans se référer à La Salle de bain qui lui apporta, il n'y a guère qu'un an, célébrité instantanée et acclamations diverses, en un âge encore aussi tendre. D'abord parce que, tout en étant particulièrement différent, c'est quand même généralement pareil – ou bien, extrapolant les mots mêmes de l'auteur, “ parce que le temps intervient de deux manières dans le domaine de la physique (et du roman), par la durée d'une part, qui est l'intervalle de temps qui s'écoule entre le début et la fin du phénomène observé ; par la date d'autre part, qui est l'instant auquel un événement a lieu ”.
Dans La Salle de bain, L’élégante nausée qui secouait le narrateur et le portait à des actes mollement outrageants, se déclenchait devant l'absurdité du monde, en ce qu'il a de plus méritant : de pauvres peintres polonais pourfendeurs de poulpes (touche pas à mon dissident) ; une amante aimante attaquée à la fléchette (on ne frappe pas celle qui vous nourrit, même avec un pot de fleurs). Bref. C'était l'affreux Jojo croche-piétinant les vieilles dames aveugles. Aujourd'hui, le narrateur (il s'appelle au sens transitif – “ Monsieur ”, et parle de lui à la troisième personne, mais nous savons bien qui il est) se trouve confronté à la plus invraisemblable théorie de fâcheux et d'emmerdeurs que l'on puisse trouver dans les beaux arrondissements de Paris. Ainsi s'attaquent à lui un voisin (cordial) attaché au C.N.R.S, l'envahissant de son manuscrit, des logeurs abusifs, la débilité absolue d'un barbecue mondain, et j'en passe... Le comportement de Jean-Philippe Toussaint-Monsieur est, on le sait déjà, de passivité absolue, entrecoupée de sursauts de fuite et d'agressivité sauvage : “ Il devait, et il le savait bien, essayer de s'énerver un peu dans les circonstances de la vie, progressivement sans doute, par étapes, de manière à éviter que toute la tension qu'il emmagasinait n'explosât d'un seul coup. Car, suivez-le bien, son énergie, comme celle de l'électron (...) effectuait un saut discontinu à un certain moment, mais (qu')il était impossible de déterminer à quel moment ce saut se produisait car il n'y avait pas de raison, selon l'interprétation de Copenhague, qu'il se produisit à un moment donné plutôt qu'à un autre. ”
Nous y voilà. Revenons, s'il vous plaît, à La Salle de bain. L'auteur avait déclaré, Pythagore en exergue, que son premier livre était “ construit sur le modèle du triangle rectangle ”. Même, la partie centrale, la plus longue, s'intitulait “ L’hypoténuse ” (et les deux autres, plus modestement, “ Paris-Paris ”, mais que pouvaient-elles être sinon les deux fameux autres côtés ?). J'ai tout essayé. Le carré des mots, celui des paragraphes, et celui des pages... La somme ne collait pas. Difficile, d’ailleurs, de poser les angles car il y avait des recoupements dans le temps. Laborieusement, j'arrivai à ce que la monteuse d'un film B aurait saisi tout de suite : un double flash-back. Heureusement d'autres voyaient plus loin, cité dans le prière d'insérer de Monsieur, Jean-Pierre Salgas (La Quinzaine littéraire) décryptait : “ ... on peut aller plus avant, dans la superposition du peintre, métaphysicien de « L’horizontal-vertical » et du « triangle rectangle » de Toussaint. Jusqu'à replier sur elle-même cette métaphore du récit. Pour prendre cette « grille » (...) à angle droit si La Salle de bain avait deux côtés... ? ” Pour rester dans le domaine de l'infiniment plat, cette profondeur me laisse comme deux ronds de flan. Avec Monsieur, on va s'amuser. Cancres, rangeons nos équerres. La grille n'est pas moins que “ L’interprétation de Copenhague ”, l'expérience idéalisée de Schrödinger. Trop compliqué, trop long pour que je vous explique, mais sachez en gros qu'un chat (pourquoi un chat ?) qui a à tout instant cinquante chances sur cent d'être mort, et autant d'être en bonne santé, doit être considéré dans les limbes tant qu'on n'a pas regardé s'il respire encore. Ce que vient faire ici l'atome assassin, je ne vous le dis pas pourtant c'est lui la vedette. Ainsi fonctionne, atome et chat, Jean-Philippe Toussaint, ou, traduit en un gros bon sens, comme le fameux dessin de Pfeiffer : “ J'ai très bon caractère jusqu'à ce que je me mette en colère. ” Monsieur est imprévisible.
Faute de disséquer le comment, essayons-nous au pourquoi. Depuis qu'au lieu de les garder en latin-grec, on expédie les bons élèves dans les classes mathématiques, voilà bien ce qui nous arrive : nos littérateurs brillants ont la métaphore scientifique. C'est très drôle, c'est délicieux. Comme Lautréamont pillait l'histoire naturelle, Jean-Philippe Toussaint écume la physique moderne, et du cristal de tes yeux, il extirpe la structure moléculaire. Comment fait-on la cour en égrenant des chiffres ? Pour couper la poire en deux d'un repas, “ Monsieur suggéra de diviser l'addition en quatre et de payer lui-même trois parts (c'est le plus simple, dit, d’une assez grande élégance mathématique en tout cas). ” Et celle qui, celle que... est séduite. Nous le sommes tous. »

Bertrand Poirot-Delpech (Le Monde, 5 septembre 1986)

Quidams de charme
 
« Monsieur, aussi, c'est personne. Il a beau assister aux conseils de direction de Fiat-France, on le sait soumis et sans ambition. Il n'y a pas que le lycée qui doute de sa fonction : les sièges des grandes sociétés également. Et les intelligences hors du commun sont obligées d'y tromper leur vacuité en apprenant l'indifférence, en jouant aux échecs, ou en s'interrogeant sur les lois de la physique (le social étant passé de mode)
Toussaint a fait des débuts remarqués, L’an passé, avec La Salle de bains, dont le héros, déjà un “ étranger ”, fuyait derrière une baignoire les complications inutiles du monde. Monsieur est de la même race étourdie, et cousin de Grotius, comme du dernier héros de Modiano (serait-ce un signe des temps, ces destins anonymes au fil de l'eau ?) Il ne sait pas trop pourquoi il est fiancé. On le bouscule, on l'exploite.
C'est l'inconvénient de ne pas trop tenir aux gens, aux choses, à soi : on ne sait pas refuser, les autres en profitent. Comme Grotius devenu bonne à tout faire par excès de savoir sans emploi, Monsieur se laisse convaincre de taper, avec deux doigts la thèse d'un voisin de palier sur les cristaux de roche.
Au cours d'un week-end à la campagne chez des dirigeants chics, on lui voit le même comportement évasif, comme s'il assistait du dehors à ce qui lui arrive. Les propos qu'il surprend semblent tronqués. Les mobiles se dérobent. Rien ne paraît mener ce petit monde qu'un mol intérêt.
Monsieur ne déteste pas les inconvénients de la cohabitation et de la dépendance. Dans un café, il accepte de prendre en notes, pour un étudiant, les souvenirs d'un ancien lycéen de Chartres, en 1940. Serait-ce sa vocation profonde : scribe bénévole, et passablement accroupi ?
Encore une soirée mondaine insipide autour d'un voyage en Egypte, soirée à laquelle ne manquent que les “ diapos ”, et Monsieur finit par prendre intérêt pour une certaine Anna. Il y mettra le temps, toujours comme Grotius (comment peut-on dire que la nouvelle génération a l'amour expéditif ? À la lire, il n'a jamais été si atermoyant !) Il faudra un dîner de poissons, un débat oiseux sur l'addition, une panne de courant, Enfin, Monsieur embrassera Anna en lui montrant l'étoile Aldébaran au carrefour Odéon. Ouf ! Un peu plus, L’espèce s'en tenait là, par flegme !
Comme Pividal, Toussaint écrit une langue dérangeante à force de placidité, de rires intérieurs, ces rires qui, face à un monde lugubre d'uniformité et de mimétisme, sonnent comme le dernier refuge de liberté. »

 




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