Romans


Monique Wittig

Virgile, non


1985
160 pages
ISBN : 9782707310217
17.50 €


Imaginez l'espace d'un film de Cocteau quand les personnages remontent le temps et se déplacent au ralenti, à cause de la force du vent. C'est dans un tel univers visuel que l'auteur de ce livre, devenu personnage à son tour, va et vient. Le lieu imaginé cependant n'a pas pour référence l'antiquité et les vieux murs mais le San Francisco moderne. C'est un San Francisco rendu utopique par la projection systématique d'un nulle part qui est soit l'enfer, soit les limbes, soit le paradis. Dans l'enfer souffle le vent et il est difficile d'avancer. Dans le paradis on tombe sans crier gare. Quand aux limbes c'est là où on va boire un coup. On, c'est-à-dire Wittig et Manastabal, un guide qui est loin d'avoir la douceur du Virgile de Dante, protagonistes d'un opéra des gueuses à la fois féroce et gai et qui comme la comédie de Dante finit bien. Il y a une providence, il y a des anges en chair et en os, il y a des monstres, il y a l'Acheron, il y a les horreurs de l'enfer et les délices du paradis.

ISBN
PDF : 9782707331915
ePub : 9782707331908

Prix : 12.99 €

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Claude-Michel Cluny (Le Quotidien de Paris, 18 juin 1985)

Les sept cercles de Monique Wittig
 
« L'Enfer, vous connaissez ? il suffît d'un bon guide : Dante, bien sûr, qui mène le cher Virgile, : “ les autres ”, totalisait Sartre, : ou soi-même. Comme dans une société civilisée, à chacun son cercle. Comme Dante, Monique Wittig les traverse les uns après les autres, et nous revient. Elle nous revient même en littérature – non sans garder quelques inédits dans son bagage, dit-on – , et cette fois encore non seulement elle surprend, mais elle étonne. Son voyage est surprenant : sa réussite étonnante.
Elle, Wittig – ainsi se raconte-t-elle dans son parcours –, sous la conduite de Manastabal, son guide, arpente les sept cercles, côtoie les âmes damnées, les interpelle, les supplie, elle la admoneste, les injurie : croit-elle donc qu'il est temps encore de changer, avec sa nature, son destin ? Que la rébellion les sauvera de l'esclavage, de la triste condition qui n'est pas la sienne ? Autrement dit, qu'un sursaut – énergie, conscience – fera, des malheureuses, des guérillères. L'Enfer, on l'aura deviné, est l'Enfer au féminin. L'auteur revendique sa différence. L'habileté du récit a joué sur le renversement de la morale. Les âmes damnées sont celles qui s'érigent en juges ici bas. La race maudite est celle qu'espèrent les anges.
Voilà l'Enfer qui nous attend, ses cercles tournant à rebours des idées reçues chez les belles âmes. Le lieu n'est pas de tout repos, quelques horreurs et d'extravagants désespoirs jalonnent le parcours. C'est à peu près tout ce qu'il a de commun avec les récits des précédents voyageurs. Qui plus est, il est habité par une espèce de saine fureur dont les explosions ont de l'humour. Un humour que le style sait distiller avec distanciation. Ce livre, issu de la littérature qui a fait un pied de nez, pas toujours drôle, au roman, a l'aplomb, le talent, L’insolence heureuse de se regarder gagner sur tous les tableaux en riant derrière chaque page qu'on tourne. Ce signe éclatant de santé et d'intelligence, ce charme narquois, cette ironie vengeresse c'est le tissu dont est vêtue la fable c'est-à-dire la poésie sagace dont les dieux s'enchantent.
Cet aspect fabuleux appartenait déjà aux Guérillères, le dernier roman publié de Monique Wittig également aux Éditions de Minuit. Un monde tout autre se dessine de Iivre en livre et ne cesse de reprendre et d'affermir ses thèmes. L'amour saphique y est exalté, avec ce naturel qui préside aux rencontres de Léda et de Jupiter, ou de Jupiter et de Ganymède. Que San Francisco, à peine esquissé, dont on discerne seulement des traits, des repères, soit ici L’espace où l'Enfer se tient, où Wittig et Manastabal, son guide, suffoquent dans le vent, barbotent dans l'Achéron, n'est qu'une extraordinaire ellipse : dès lors, inutile de démontrer que notre malheur fait son lit là où on se couche. La fable, c'est le raccourci – tel un mot-valise – dont l'exemple parfait est le Centaure. Le vécu ne manque jamais de nous faire un enfer dans le dos.
Qu'on n'espère pas que le pauvre chroniqueur trahisse Virgile, non, en le résumant, le comprimant le racontant, le paraphrasant. Ce bouquin relève de l'émerveillement tranquille. Il nous rend la saveur des mots ; il nous donne à découvrir un langage sans maître, inimitable, imprévisible. Un langage physique, comme dicté par le corps tout entier, et tout à coup sadique, ou à la limite de la parodie. Wittig se fait engueuler par Manastabal, son guide :
“ Souviens-toi de ton aventure désastreuse avec le mot beauté (…) ; je te dis, ne te laisses pas emporter par les mots, car ce ne sera pas impunément. ” Si, au cours de l’aventure, Wittig peut s'écrier : “ Je tends vers toi, mon beau paradis, du plus profond de l'enfer, bien que je ne te connaisse que par éclairs et que si les mots me manquent tu disparais... ” encore lui faut-il ne pas se payer de mots et peser le faux et le vrai. La morale n'appartient qu'à soi ; comme les mots dont on est responsable.
Face aux périls, Wittig et Manastabal peuvent compter sur le laser cette moderne épée de lumière. La faune qu'on rencontre, dans les limbes où il fait bon se rafraîchir d'un bon verre de tequila (on a ses limbes comme on a son langage, donc sa morale) n'est pas sans pittoresque : dragons et ulliphant ”, cartes à jouer et bicéphales... Processionnaires, les damnées de la condition féminine marchent au supplice. Wittig, qui ne les arrachera pas de leur misère consentie, enfin se bagarre avec l'Ange. Elle a passé les épreuves. Celle qui est sa providence lui revient, tangible, au seuil du Paradis. L'allégorique voyage est bouclé.
Un livre inclassable, tant mieux. Depuis Lautréamont, personne n'a remis en cause les catégories morales et celles de l'imaginaire avec un aussi impertinent bonheur. C'est un bonheur qui rejaillit sur le lecteur. La traversée des sept cercles de l'Enfer lui donne le droit d'être sauvé. De quoi ? Des livres inutiles et des idées fausses ; des livres qui n'ont rien à dire et des idées bêtes. La fable est la plus belle conquête de l'ironie. »

 




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