Théâtre


Bernard-Marie Koltès

Le Retour au désert

suivi de Cent ans d’histoire de la famille Serpenoise


1988
96 pages
ISBN : 9782707319715
8.60 €
2006. Nouvelle édition augmentée


« Dans une ville de province à l'est de la France, au début des années soixante, Mathilde Serpenoise retrouve la maison familiale qu'elle a quittée quinze ans auparavant.
Revenant d'Algérie avec bagages et enfants, elle est violemment accueillie par son frère qui l'accuse de fuir la guerre et de revendiquer son héritage.
Une bourgeoisie qui se dispute obstinément comme des paysans qui se souviennent éternellement des conflits de village sans en connaître l'origine et qui connaissent chaque borne de leur terrain malgré les ventes, les hypothèques et les abandons ancestraux. »
Bernard-Marie Koltès

* Cette pièce a été créée au théâtre du Rond-Point, à Paris, le 28 septembre 1988, dans une mise en scène de Patrice Chéreau, avec Jacqueline Maillan et Michel Piccoli.

ISBN
PDF : 9782707331175
ePub : 9782707331168

Prix : 5.99 €

En savoir plus

Colette Godard (Le Monde, 8 octobre 1988)

En famille
Sur fond de guerre d'Algérie, un frère et une sœur s'affrontent ; deux monstres loufoques, cruels, fascinants : Jacqueline Maillan et Michel Piccoli.
 
« Jacqueline Maillan entre en scène, vêtue d'une veste courte en fourrure sur des vêtements d'été. Elle est accompagnée d'un jeune homme et d'une jeune fille, ses enfants. À leurs pieds, des valises. Elle s'adresse en arabe à un domestique, la salle rit. Parce que Jacqueline Maillan fait rire, surtout quand elle parle arabe. Même si ce qu'elle dit n'est pas drôle. On n'en sait rien.
C'est pour elle que Bernard Marie Koltès a écrit Retour au désert – production des Amandiers de Nanterre, mise en scène de Patrice Chéreau au Théâtre du Rond-Point. C'est pour elle et pour qu'elle fasse rire. En fait, il s'agit de l'épouvantable affrontement de deux monstres, Maillan et Piccoli, qui dans l'histoire sont frère et sœur.
Elle revient d'Algérie où les “ événements ” sont en train de devenir la guerre. Elle est propriétaire de la maison où habite Michel Piccoli et dont il ne sort jamais. Il s'y trimballe pieds nus, en costume trois pièces gris, cravate à larges rayures obliques, tenue par une épingle dorée. Sa courte moustache lui fait une tête de petit notable provincial. Il terrorise son fils, sa fidèle servante, son domestique arabe. Sa seconde femme, alcoolique, est la sœur de la première, morte dans des circonstances douteuses. L'intrigue est tortueuse, illogique, avec des révélations, des apparitions, des interventions de personnages représentant le destin, ainsi ce parachutiste noir...
Bernard Marie Koltès n'a pas écrit un polar à énigme, ni une pièce sur la guerre d'Algérie. L'époque choisie correspond à des souvenirs personnels, c'est une question de génération. Il a des comptes à régler avec la province et la famille, le fait avec une verdeur joviale, cruelle, mais dans un langage travaillé, parfois trivial, jamais quotidien. À partir de ce décalage, il se permet de construire des scènes de boulevard, sans craindre de tomber dans la banalité.
On passe des Atrides à Dallas et Dynasty, on bifurque dans l'absurde loufoque ou tragique, on s'arrête un moment dans un rêve angoissé... Que ce soit avec les monologues ou les dialogues coups de poing, l'écriture précise, tendue à craquer, conduit les personnages aux frontières d'un délire étouffant. Au-delà des mots, il y a une détresse qui s'engouffre dans la dérision et le cynisme. Pas si loin de Feydeau, en somme, mais sans son innocence. Les situations excessives, les enchaînements insolites, par moments forcent à rire. D'un rire noir.
Par moments aussi, on pense à Labiche, mais parce que le premier spectacle qui a fait de Patrice Chéreau un personnage public était, il y a un peu plus de vingt ans, L’Affaire de la rue de Lourcine. Il dit avoir alors réglé ses comptes avec la famille.
À voir Le Retour au désert, on se dit qu'il n'en avait pas terminé. Il place l'histoire dans un magnifique décor, les fameux murs gris de Richard Peduzzi, mais stylisés, comme une architecture du futur à la fois légère et acérée, étirée en largeur, avec des fenêtres ouvertes sur le vide, des découpes qui s'écartent et y forment des portes, un tapis roulant qui amène dans le champ de vision accessoires et personnages, de sorte que les changements de lieux se font avec une fluidité cinématographique.
Patrice Chéreau travaille l'espace en virtuose, accentue la tension, ne laisse pas un instant de détente, comme pour fuir la détresse qui le traque. Loin de tout romantisme, on est entraîné dans un labyrinthe froid, un dédale de miroirs où les personnages et leurs reflets, les paroles et leur écho se confondent. C'est évidemment beau, et d'une pureté presque effrayante. un monde glaciaire où de pauvres humains tentent de se rejoindre et se réchauffer, haine et tendresse mêlées, bien sur.
Les comédiens (1) luttent avec plus ou moins de bonheur pour ne pas se laisser anéantir par les deux monstres, Maillan / Piccoli. Elle, s'installe, et sa présence s'impose même quand elle n'est plus sur scène. Elle est immédiatement son personnage de femme blessée et forte en gueule, sarcastique. Lui, au contraire, joue sur les claires-voies entre son image immédiate et son personnage. Il comble progressivement les vides et, ce faisant, dévoile d'autres zones secrètes. On a l'impression qu'avec lui, on n'en a jamais fini, et il est une fois de plus éblouissant. »
 

(I) Pascal Bongard, Hélène de Saint-Père, Bernard Nissile, Eva Ionesco, Marie Daems, Monique Chaumette, Ben Smaïl, Isaach de Bankolé, Salah Teskouk, Jacques Dehary, Pierrik Mescam.

 




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