Romans


Christian Oster

Dans la cathédrale


2010
144 p.
ISBN : 9782707321084
13.70 €
35 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille, 50 €


Vingt ans plus tôt, je connaissais bien Elisabeth. Mais, lorsqu'elle réapparaît et qu'elle m’en apporte la preuve, je n’en retrouve aucun souvenir. Paul, lui, habite pour l’instant chez moi. Mais, lorsqu’il disparaît, il ne m’adresse plus aucun signe. Quant à Marianne, c’est moi qui ne veux plus la voir. Bref, je me retrouve seul. J’en profite pour aller m’exiler en Beauce, faire un peu le point. Et c’est là qu’apparaît Anne, dont je sais que je ne me passerai plus, mais que je n’ai pas encore rencontrée.

ISBN
PDF : 9782707331731
ePub : 9782707331724

Prix : 9.99 €

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Jean-Claude Lebrun, L'Humanité, jeudi 4 mars 2010

Épopées sur une plaine

Christian Oster, c'est un style, un esprit et une vision. D"abord une langue pratiquée avec un suprême raffinement, qui ne s’interdit ni les archaïsmes lexicaux ni les audaces syntaxiques. Ensuite une dilection pour suivre la pente d’une extraordinaire logique paradoxale. Enfin, une manière de toujours représenter des êtres semblant se fuir eux-mêmes. Ce cheminement d’écriture, entamé en 1989 avec Volley-ball, s’affirme, quatorze romans plus tard, comme l’un des plus puissamment originaux de notre champ littéraire.
Le narrateur se présente cette fois sous les allures d’un chroniqueur dans un journal de Chartres. Mais de chronique, il ne sera point question, ou presque ; de journal, guère davantage ; de Chartres, un tout petit peu plus. Ce Parisien « arithmétiquement vieux », il annonce cinquante-cinq ans, apparaît dans la lignée de tous les héros ostériens : reclus dans ses spéculations et ruminations, réduit à une « apparence de rapports » avec les autres, quelques échanges verbaux minimaux, et lancé par hasard dans une aventure incongrue. Dans le précédent roman, Trois hommes seuls (2008), il s’était agi de rapporter une chaise à une ancienne compagne. Un projet dont la ténuité n’avait d’égale que l’obstination mise en œuvre pour le mener à bien. Aujourd’hui, le narrateur a résolu de se rendre à Chartres. Parce qu’à Paris il y a Paul qui l’encombre dans son appartement, Élisabeth qui vient de surgir et prétend l’avoir connu dans leurs années de faculté, et Marianne avec laquelle il entretient un commerce sentimental sans avenir, comme auparavant avec Maud. Rien par conséquent ne l’y retient. Surtout pas ses propres inclinations. Il semble en effet s’être installé dans une sorte d’immobilité commode, mélange d’indifférence et d’ataraxie. Dans cette ambiance d’impassibilité, sa parole seule apparaît en mouvement. Vive, inventive, drôle et toujours pince-sans-rire. Le discours ostérien dans son impeccable horlogerie.
À Chartres, il rend visite à Andrieu, son rédacteur en chef, et se trouve happé dans un délirant scénario. Andrieu l’invite à changer l’esprit de sa chronique. Andrieu l’entraîne dans une randonnée à vélo et le sème. Andrieu lui annonce son tout prochain mariage et lui montre une photo d’Anne. Andrieu tombe malade et se fait soigner par lui à domicile. Andrieu l’envoie chercher la robe de la mariée… De son propre côté, Jean, puisque c’est ainsi qu’il se nomme, vit de considérables aventures. Une chute à vélo. Une invitation dans une ferme. La location d’une camionnette. Les allers et retours dans un champ, au côté d’un agriculteur sur une moissonneuse-batteuse. Autant de scènes minuscules ici haussées, par la force de la langue, à une ampleur épique. Les personnages de Christian Oster sont des Buster Keaton d’aujourd’hui, qui auraient seulement substitué la mécanique burlesque du verbe à celle du geste.
Quand Jean avait tenu la photo d’Anne, il avait su qu’il ne pourrait plus se passer d’elle, même s’il ne l’avait pas encore rencontrée. Oublieux d’une partie de son passé, il mise sur ce qui n’a pas encore eu lieu. Empêtré dans l’épaisseur de l’instant présent, il met toute son énergie à « trouver une suite ». Il accumule lui-même les complications, façon de se fabriquer de minuscules épopées personnelles. Farfelu, mais d’une rigueur extrême. À l’image de cette irrésistible écriture.

Jean-Louis Ezine, Le Nouvel Observateur, 18 mars 2010

Moi cherche toit

Quand on ne peut plus se sentir, une seule issue : se faire sentir par les autres

« Qu'est-ce que le moi ? », s"interrogeait Pascal, avant d’observer que cette chose-là n’épouse pas la somme de ce qui la compose et qu’on ne l’épuise pas davantage en la lui ôtant. Et encore l’auteur des « Pensées » ignorait-il tout, en 1660, des pénibles obscurités que la science née de ce mystère ne manquerait pas d’y ajouter. Sur ce vertige de la crise d’identité, Christian Oster a tourné nombre de romans qui sont autant de variations d’un mélodrame toujours recommencé : de l’étrangeté d’être soi. Dans un monde où « l’autre » se présente désormais en foule, et semble n’avoir en vue que de mettre le grappin sur votre moi, cet inconnaissable toujours en fuite, les aventures qui en découlent trahissent les manœuvres par lesquelles « l’autre » essaie de vous fabriquer à son idée. C’est-à-dire à son image. On appelle ça les sentiments, et c’est un perpétuel malentendu.
Christian Oster n’a pas son pareil pour témoigner des procédés insoupçonnables par lesquels « l’autre » ne cesse de vouloir amender ou corrompre le moi de son alter ego. C’est-à-dire celui de son personnage. Et donc le nôtre, stimulé par empathie. Son héros, par une sorte de coutume implicite chez l’auteur de « Mon grand appartement », est un célibataire quitté. Quitté par une femme. Quitté par le chagrin qu’il en a eu. Et quitté même, comme il apparaît ici, par sa mémoire : Jean ne se connaît pas pour amie cette étrangère qui emménage dans son immeuble et qui lui a sauté au cou dès qu’elle l’a aperçu. Mais il va faire « comme si », simuler la complicité renouée. Il ne sait plus rien faire que « comme si ».
Jean est un homme que ses souvenirs eux-mêmes ont fini par oublier. Et avec eux ses mobiles, ses envies, son métier. Chroniqueur de presse, il est tellement oublié de son journal qu’on le vire le jour où il s’avise d’y remettre les pieds. Comme on répare une étourderie. Il lui reste pourtant quelque chose dans l’abandon où on le découvre, après qu’un copain qu’il avait accueilli sous son toit eut disparu lui aussi sans préavis : son moi, son grand moi vide et pascalien, qui résonne comme une cathédrale. Celle de Chartres précisément, vers quoi vont le conduire les hasards d’une pérégrination mécanique et burlesque par le désert de la Beauce, à pied, à vélo, en moissonneuse-batteuse. Tel un oiseau perdu à la recherche de son nid et ne trouvant d’abri que dans celui des autres, il se pose où l’aléà le pose.
On appelle ça chez les coucous le tropisme cleptoparasitaire.
Huysmans, premier halluciné d’une longue théorie de pèlerins, avait jadis comparé la cathédrale chartraine à une blonde aux yeux bleus. C’est bien ainsi qu’elle apparaît à Jean. Il va même s’imaginer épouser la blonde, la fièvre aidant et les grandes orgues donnant. C’est folie d’être soi, mais vu de l’intérieur, c’est grandiose.

Émilie Grangeray, Le Monde, vendredi 30 avril 2010

Christian Oster, mécano intime


Maniant le mot juste avec une obsession de l'exactitude et une passion pour le détail, le romancier organise l"imprévu pour le mettre au service de son récit.

Lire Christian Oster, c’est accepter de partir à l’aventure. Non que le récit se passe dans des contrées lointaines et des temps reculés, ou que les thématiques diffèrent beaucoup les unes des autres, mais, bien au contraire, parce qu’il a le don, depuis 1989 et son premier roman, Volley-ball, de nous raconter - sans que l’on sache, pour autant, où tout cela va nous mener ni comment– plus ou moins la même histoire Des histoires de substitution, d’hommes-coucous puisqu’ils ont la fâcheuse habitude de tomber amoureux des femmes des autres. Et c’est encore le cas ici.
Disons, pour résumer, que Jean –le narrateur, toujours très disponible chez Oster («c’est vrai qu’ils ne sont pas extrêmement surbookés», concède, avec un art très appliqué de la litote, le prix Médicis 1999) –va tomber amoureux d’Anne – ou plutôt, d’abord, de la photo de celle-ci– alors qu’elle est promise à Andrieu, le rédacteur en chef du journal dans lequel il tenait jusque-là une chronique. C’est tout ?  Pas tout à fait. Il y a une chute de vélo, un agriculteur aimable, un ami disparu, et bien d’autres péripéties.
Mais ce qui frappe surtout c’est,  pour reprendre les mots que son ami Jean Echenoz écrivit à propos de Loin d’Odile :  «La façon dont ce récit d’apparence intime finit par rendre compte de l’essentiel : la bizarrerie de l’amour et sa logique, ses détours et bifurcations, bref les égarements du cœur et de l’esprit.» Commentaire de l’intéressé : «Davantage, peut-être, de l’esprit que du cœur dans mes derniers romans. Je voulais un peu rompre avec mes histoires amoureuses où le narrateur est soumis à une image féminine, et appuyer sur le côté égaré du personnage.» Egarés, les héros ostériens le sont toujours. A côté de la plaque, celui-ci l’est donc aussi «comme à l’accoutumée, quoique un peu plus à côté encore». Raison pour laquelle, aussi, il décide de partir : «Pour faire un tout petit peu de psychologie, il n’aurait pas été exagéré, donc, de dire que je me fuyais
Christian Oster s’amuse, et nous aussi, même si on aimerait bien en savoir davantage : si l’on rit beaucoup dans et avec Oster, l’auteur se défend d’écrire des romans comiques. «Ce n’est pas ce que je veux faire, même si, au détour de certaines phrases, quand cela se présente et ne me paraît pas trop gros, je peux saisir l’occasion de l’humour ; utiliser l’absurde comme couleur ponctuelle. Mais je n’écris pas des romans de genre
Quoi, alors ? «Ce sont des romans de littérature générale.» Soit. «Des romans d’actions, d’événements.» Mais encore ? «Mes romans sont extrêmement scénarisés : il y a une construction, la constitution d’un nœud, un dénouement. Même si ce sont en apparence des micro-événements parce que cela ne se passe pas en Afghanistan et qu’en temps de paix, dans nos régions, l’aventure se concentre sur le rapport du narrateur au monde qui l’entoure. C’est pour cela en partie qu’il y a focalisation sur un seul personnage ; mais, aussi déplacé, imprévisible et vacant puisse-t-il paraître, il faut qu’il tienne sa cohérence jusqu’au bout.»
Contrairement à ce qu’on a souvent écrit, il n’y a donc pas tant de digressions que ça chez Oster : tout est remarquablement emboîté, un peu à la manière d’un Meccano dont on se dit qu’il suffirait d’enlever une seule pièce, un seul mot, pour que tout s’effondre. Et si son narrateur a la sensation que pas mal de choses lui échappent, Oster, lui, ne laisse rien au hasard – quoi que le hasard joue son rôle. Passé maître ès-cohérence, Oster organise l’imprévu, accueillant l’aléatoire pour le mettre au service de son histoire, dont le fil, bien que ténu, doit être aussi tendu que celui d’un film noir.

Manchette et Queneau
L’influence de Jean-Patrick Manchette, qu’il relit sans cesse ? Sans doute. Et, dans ce cas, que dire de celle de Raymond Queneau, un autre de ses modèles ? «On partage sans doute un goût pour l’invention langagière, même s’il est peut-être davantage que moi du côté ludique»  Car Christian Oster est surtout un auteur qui, tout en jouant à bousculer «le cadre du classicisme», a pour souci premier d’être compréhensible, lisible. D’où son goût profond pour la grammaire appliquée et le mot juste, son obsession de l’exactitude et sa passion pour les détails : «D’une part parce que je ne vois pas comment le roman pourrait faire l’économie du réalisme. D’autre part, en écrivant les choses communes, on a une occasion de dire les choses de façon juste. Or, plus on s’efforce de tendre vers la justesse, plus on va vers la nouveauté.» Un chantier d’assez grande ampleur, au fond. «En même temps, je n’imaginais pas forcément construire quoi que ce soit. Mais travailler, sans doute à établir quelques fondations», affirme ici le narrateur.
Oster, lui, dit simplement : «Ce que j’écris est la conséquence de tout ce que je me suis toujours refusé à écrire. C’est comme un gymkhana : attention sur ta droite, attention sur ta gauche. C’est éviter les effets appuyés et, autant que possible, un certain nombre de poncif.» Ce qui fait l’élégance et la force de ses romans et les rend irrésistibles.

 




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