Théâtre


Euripide

Andromaque

Traduction Jean et Mayotte Bollack Suivie de Notes critiques


1994
96 pages
ISBN : 9782707314864
13.20 €


Il fallait que fût prise en juillet 1994 la décision de reprendre et de représenter à la scène, à Athènes et au Festival d'Avignon, l'Andromaque d'Euripide en français pour que fût redécouverte une pièce (*) magnifique, mais aussi pour que se fît sentir le besoin d'en restituer la force dans une langue moderne doit beaucoup moins à la nécessité d'une actualisation qu'à la reconnaissance de la modernité d'une œuvre d'art et à la nouveauté d'Euripide. C'est cet auteur d'abord, qui fut une fois vraiment nouveau, et qui le reste, dans la radicalité de ses points de vue et de leur expression théâtrale.
La langue de la traduction a cherché à saisir, comme dans Iphigénie à Aulis, la fraîcheur, l'immédiateté et la dureté du grec. Il faut d'abord s'abstenir et rejeter, renoncer aux modes et à la manière de la tradition humaniste et scolaire, pour ouvrir l'accès ; et ensuite il faut considérer en résistant aux attentes de la langue d'accueil, le sens si souvent inattendu, qu'on n'atteint que par les savoirs spécialisés et en se libérant d'eux.
L'invention de la pièce en français est tout entière dans la langue, comme elle l'était en grec ; elle repose sur une tension jamais abolie entre ce que l'on comprend – et qu'il faudrait pouvoir dire – et les équivalences de la traduction. On peut alors donner à voir la singularité d'une intrigue rude et extravagante, un peu barbare et d'autant plus vraie, qui prend pour sujet la barbarie et la traite à la grecque.
La grandeur tragique s'effondre dans l'affrontement des forts et des faibles, impitoyable et arbitraire. L'artifice du dramaturge sert à démonter l'artifice des dominations.
 
(*) La Guerre de Troie a eu lieu. Achille est mort. Dans Pharsale, en Thessalie, son fils Néoptolème, alias Pyrrhus, a reçu, en prise de guerre, la fleur du butin : la reine troyenne Andromaque. Il en a fait sa maîtresse, a eu un enfant d'elle. Pour l'heure, il est absent, rendant ses grâces à Apollon à Delphes. Hermione, son épouse légitime, soupçonne l'esclave et ses philtres d'être la cause de sa stérilité. Une Barbare ne peut qu'être une sorcière. Les deux femmes s'affrontent, la reine déchue et la reine humiliée. Prenant prétexte de la misérable querelle des femmes, les hommes vont intervenir : Pelée, le roi, père d'Achille, Ménélas de Sparte, père d'Hermione, Oreste de Mycènes, matricide. Avec leurs vices désormais révélés, et leurs enjeux à jamais irréconciliables, les Grecs, entre eux, continuent la guerre. Le meurtre de Néoptolème n'est même plus un événement, tout au plus une confirmation. Tout se passe comme si, après Troie, plus aucun poème n'était possible, plus un mot d'amour, plus aucune utopie.

* Création : Mégaron le Palais de la Musique d’Athènes, Festival d’Avignon, Compagnie pour Mémoire (mai 1994-février 1995), dans une mise en scène de Jacques Lasalle.

Olivier Schmidt (Le Monde, juillet 1994)

Avignon 94 : Andromaque d'Euripide en ouverture
Le fameux bond de Troie
[…] Andromaque est une pièce ambiguë dans sa construction. Elle propose ainsi en son centre une sorte de fausse fin, plutôt malicieuse, quand Pélée arrache Andromaque et Molottos aux griffes d'Hermione et de Ménélas. Elle est contrastée dans ses enchaînements qui mêlent sans précaution différents genres dramatiques. Elle est surprenante par ses personnages que l'on croit bien connaître et qu'Euripide n'a de cesse de renouveler sans prévenir. Elle est audacieuse dans ses transgressions novatrices, comme ce chœur qui n'a jamais paru aussi libre de ses mouvements. Elle est donc difficile à traduire, d'abord, et à mettre en scène ensuite.
Au chapitre de la traduction, le travail de Jean Bollack, assisté de son épouse Mayotte, est un choc. Terrible, comme l'est le texte français qu'il nous propose : chaque mot est une lame, le fruit d'une invention qui pourrait être synonyme de totale liberté si l'on ne connaissait pas la manière de son auteur. Jean Bollack est philologue, fou de philologie même, fou au sens où rarement une vie s'est ainsi consacrée, consumée, au service d'un art qui apporte généralement si peu de reconnaissance. Car il ne s'empare pas seulement des mots du poète pour les traduire, il en recherche les plus lointaines origines, analyse les ajouts ou retranchements des divers véhicules qui les ont conduits jusqu'à nous.
Avec Andromaque, après Œdipe roi pour lui-même, après Iphigénie à Aulis pour Ariane Mnouchkine, il continue non seulement son parcours dans la tragédie mais aussi son questionnement du français dont il bouscule l'habituel agencement. On pourrait multiplier les exemples de ses fulgurances ; le mieux est encore de les lire dans la précieuse édition qui vient de paraître chez Minuit. Ainsi on découvrira cet incroyable vers du Messager rendant compte de la mort de Néoptolème à Delphes :  D'un bond de ses pieds, il bondit le fameux bond de Troie (... ) . Hermione dira à sa rivale la terreur de son impuissance :  Mon ventre est stérile à cause de toi ; tu me l'as asséché.  Ménélas insultera Pélée en des termes apparemment, apparemment seulement, redondants :  Tu es bien le vieillard que tu es.  À la différence de tant de traducteurs qui sont autant de relecteurs peu scrupuleux ou fantasques, Jean Bollack ne triche pas, ne fait pas le beau, jamais ne  fait l'auteur  et son verbe est en tout point captivant. […]

Jean-Pierre Thibaudat (Libération, 8 juillet 1994)

Andromaque, autrement dit
Ouverture ce soir du 48e Festival d'Avignon avec Andromaque, mise en scène par Jacques Lassalle. Dans une traduction de Jean Bollack qui hellénise le français. D'Eschyle à Euripide, tout son art de la compréhension consacré depuis vingt ans à la tragédie grecque et qui l'a conduit au théâtre.

 On a vu des attentes ne pas aboutir. / Et un dieu trouver le chemin de l'inattendu. / Telle est la fin de cette affaire , dira le Coryphée, ce soir dans la cour d'Honneur du palais des Papes, à la fin d'Andromaque, la pièce d'Euripide jouée dans la traduction de Jean Bollack (1). Comment qualifier ce travail de mise en français - comme on dit mise en scène – de ce texte grec si peu joué ? Splendide semble frivole, cinglant, restrictif, brut de décoffrage expéditif, colossal plutôt. Comme on le dit de ces œuvres dont on ne fait jamais le tour et où la transparence le dispute à l'opacité dans un foisonnement du sens et des sens. la simplicité y étant le vestibule de la complexité.  Le chemin de l'inattendu  dont parle le Coryphée. c'est aussi celui de cette traduction, Qui vient de loin.
Rejeton d'une famille de Juifs alsaciens, élevé à Bâle  dans un milieu de culture protestante et germanique  et dans une tradition  où l'étude de l'écrit est primordiale , parfaitement bilingue, Jean Bollack est, très jeune, imprégné de  cet esprit de la réforme qui veut que chacun construise lui-même l'objet de son savoir et de son désir intellectuel, sans l'attendre d'autrui  (2). Ce qu'il fera dès l'âge de dix-sept ans (il est né en 1923), pétri de culture grecque, en ayant l'intuition que l'étude des textes anciens (mais aussi des modernes) et leur traduction telles qu'elles étaient enseignées faisaient fausse route, que la compréhension des œuvres devait être tout autre.  J'ai mis toute une vie pour le démontrer , sourit-il aujourd'hui dans son bureau de la rue de Bourgogne, où son ami le poète Paul Celan vint souvent s'asseoir.
L'œuvre de Jean Bollack est aussi variée que considérable, allant de la philosophie grecque (son travail sur Empédocle a été republié en poche dans la collection  Tel , trois volumes) jusqu'à Celan justement (dans des revues comme l'Ane, Lignes, etc.). Son seul travail sur la tragédie grecque nous conduit et nous ramène à Andromaque. l'ensemble étant évidemment indissociable. Et se résume d'un mot : philologie. Redéfinie par Bollack. Soit :  Une discipline historique, attachée à la compréhension des œuvres, avant tout littéraires (ou écrites), distincte d'autres disciplines qui la restreignent à la grammaire ou à la linguistique, ou encore à la lecture des manuscrits, à l'histoire de leur transmission. Tout cela en fait partie, étant intégré dans une entreprise plus large, qui serait l'entendement littéraire : je mets l'accent sur l'acte de la compréhension. La science de l'entendement est nécessairement une science de la science, c'est-à-dire une science des pratiques effectives de lecture. 
Moyennant quoi  le déchiffrement s'appuie sur les apories, la non-compréhension, sur les difficultés provisoires. et sur les difficultés tout court, sur le non atteint  (3). Moyennant quoi Mazon traduit ainsi le début du vers 872 d'Œdipe-roi de Sophocle :  La démesure enfante le tyran , et Bollack :  La violence fait le roi.  Comme le dit Brigitte Cassin parlant de cette traduction :  Bollack hellénise le français en le poussant à bout, à un certain bout de lui-même ; il fait entendre une autre langue à l'intérieur de la langue française, donc il fait bouger notre langue. 
Le travail énorme sur Œdipe-roi – quatre gros volumes contenant la traduction et des commentaires où, pour chaque vers. Bollack fait une  minimicrographie de sa compréhension  au fil des siècles (4) – avait été précédé par un ouvrage non moins conséquent sur l'Agammemnon d'Eschyle (5). C'est avec sa traduction d'Œdipe-roi que la jonction s'est faite avec la vie théâtrale, grâce au metteur en scène Alain Milianti et à l'acteur André Wilms (avec lequel Bollack a quelque projet en tête). Elle s'est poursuivie avec la traduction d'une pièce d'Euripide commandée par Ariane Mnouchkine : Iphigénie à Aulis (6).

D'où vient cette attention plus que soutenue pour la tragédie grecque ?
La tragédie grecque est devenue une chose centrale de mon travail depuis vingt ans, je ne peux pas entièrement dire pourquoi. C'est une matière extrêmement forte – il n'y a pas d'œuvre dans la conscience universelle qui ne soit plus forte qu'Œdipe-roi. Quand je traduis l'une de ces pièces. je suis placé devant deux, choses : d'une part la situation dans laquelle est quelqu'un qui a écrit, étant lui-même placé dans une tradition par rapport à laquelle il prend ses distances : et d'autre part tout ce que l'on a fait, depuis, de cette œuvre. La reconstruction du moment où quelqu'un a écrit est au centre de ce que je fais. Et je détache cela très nettement de l'utilisation qu'on a pu faire de ses œuvres. Je prends le parti de celui qui écrit, de la situation qu'il a lui-même vécue et de sa façon de transformer une situation culturelle dont il a hérité. Je suis donc toujours en face d'une chose dont je peux parler directement. Mais il me faut aussi tenir compte de ce que les gens me disent : c'est stupéfiant, mais pour certaines phrases d'une pièce comme Œdipe-roi, il y a huit ou dix interprétations très marquées. reconnaissables. Ce que je cherche, c'est le passage à une forme d'explicitation du sens, à son expression forte, immédiate. qui laisse entière la rudesse du texte. Nous sommes là au centre du travail. Au fond, ce que j'ai fondé, c'est un art de la compréhension.

(1) En collaboration avec son épouse Mayotte Bollack. Éditions de Minuit.
(2) Dossier Bollack. Théâtre Public n°70-71.
(3)  Œdipe roi et la philologie , l'Ane n° 49.
(4) Un condensé (2 volumes) de ce travail, assorti d'une traduction en allemand d'Œdipe-roi (par Bollack) et d'essais, vient de paraître chez Surkampf, la version française paraîtra l'an prochain chez Gallimard, la traduction de la pièce est disponible aux Éditions de Minuit.
(5) Presses universitaires de Lille, où Bollack a fondé le Centre de recherche philologique de l'université de Lille-III.
(6) Traduction parue aux Éditions de Minuit.

 

Du même auteur

Voir aussi

Sur Euripide :* André Green, Un œil en trop. Le complexe d'Œdipe dans la tragédie (Minuit, 1969). 



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