Paradoxe


Bernard Cerquiglini

Une langue orpheline


2007
240 p.
ISBN : 9782707319814
21.80 €


On a longtemps cherché pour la langue française des origines les plus nobles, justifiant sa grandeur. Découvrir qu'elle provenait d'un latin populaire mêlé de gaulois et de germanique, qu'elle était la moins latine des langues romanes fut un chagrin.
On sut toutefois compenser ce manque initial en édifiant un idiome comparable à la latinité enfuie : orthographe savante, lexique refait, grammaire réglée, fonction sociale éminente. C'est pourquoi le français, admirable latin de désespoir, est aussi la plus monumentale des langues romanes.
On sut enfin donner à la langue nationale une origine, autochtone, enfin gratifiante. Le parler de l'Île-de-France, dialecte élégant et pur, aurait eu depuis toujours la faveur des écrivains, la protection des princes ; il aurait été la source incomparable de l'idiome irriguant la France et le monde. À la fin du  XIXe siècle, la science républicaine changea cette légende en savoir positif, offrant au pays meurtri la raison d'admirer son langage et de le répandre.
Une langue orpheline est ainsi devenue l'exemple universel de la perfection naturelle que confortent les artistes et les doctes, ainsi que l'identité d'une nation, et sa passion la plus vertueuse.

Isabelle Rüf, Le Temps, 17 mars 2007

Recherche de paternité

On la croyait sûre d'elle et dominatrice, mais non, la langue française est orpheline. C"est en tout cas la théorie de Bernard Cerquiglini qui fait paraître un brillant essai dans une collection nommée à juste titre Paradoxe. Il la connaît intimement, cette langue, Bernard Cerquiglini : professeur de linguistique à Paris VII, directeur, entre autres fonctions, de l’Institut national de la langue française, ce  gardien de la langue  au sein de l’Oulipo manifeste aussi un sens de l’humour qui rend très agréable la lecture de ce texte savant. On lui doit aussi un éloge du circonflexe, L’Accent du souvenir (Minuit, 1995), et une étude sur le  jabberwocky , poème loufoque de Lewis Carroll.
L’histoire de la langue, dit-il d’entrée,  rassure une identité linguistique nationale en l’enracinant . Elle fortifie  la superbe d’un idiome à vocation universelle ; mais c’est un mythe . C’est cette légende fondatrice que le linguiste va déconstruire avec brio. Le français est issu du latin, tout le monde est désormais d’accord là-dessus. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. D’autres ancêtres ont été invoqués : l’hébreu, langue première et divine ; le grec et le celte, pour signifier une indépendance face à l’idiome de l’occupant romain. Et si déjà le latin, alors la langue savante, celle de Cicéron, et pas ce second latin, celui qui était parlé en Gaule,  inférieur, rustique et vulgaire , qui est pourtant à la source du français.
Avec d’autres influences : le français s’abreuve à une  source bourbeuse . Il est  la moins romane des langues latines , un créole de latin parlé, de gaulois et de langue germanique franque. Le  paradis de la latinité  est perdu. De ce manque, de ce deuil, va naître le purisme, si fort en France,  cette forme supérieure de la nostalgie , cette  pensée du déclin .  Aimer et défendre la norme, même incohérente, vaut brevet de citoyen, dit Cerquiglini. Et signale comme symptôme le  culte de la graphie . Et dans quel autre pays, en effet, les foules se passionnent-elles pour des dictées ?
Pour appuyer sa démonstration, le linguiste opère un beau parcours historique, montrant comment les parlers de Paris et l’Ile-de-France sont devenus les garants de la norme. Et par quel processus les philologues nationalistes du XIXe siècle ont reconstruit un idiome de papier, tout comme Viollet-le-Duc recréait les cathédrales. Il résulte de ce centralisme linguistique une marginalisation des patois régionaux, ces  langages corrompus . Cerquiglini recense les  récits de la genèse  du français comme autant de mythes fondateurs, alliages de science et de fantaisie soumis aux nécessités de la politique et de l’histoire.
Au moment où l’on s’apprête à célébrer le français comme s’il était un monument en péril, cette  recherche  en paternité  est très utile, dans sa remontée aux sources d’un idiome qui aspire  à la grandeur, à l’unité, à l’ancienneté  depuis la Renaissance et, plus encore, depuis les lumières.

Roger-Pol Droit, Le Monde, 30 mars 2007

Le français tel qu'on le rêve

Chacun le sait : la France entretient avec le français des relations fort singulières. Elle pare son idiome de toutes les vertus, mais néglige les mesures qui pourraient efficacement le soutenir. Elle brouille le rôle historique de l'école et des apprentissages élémentaires en même temps qu"elle se crispe sur le purisme, dont elle surestime l'importance. Elle panthéonise ses gens de lettres sans vraiment se soucier qu"on les lise, encore moins qu’ils s’exportent. On pourrait prolonger la litanie des paradoxes. Leurs causes, bien sûr, sont multiples et profondes. Et, pour la plupart, bien connues, et déjà recensées.
Il convient désormais d’y ajouter les vives découvertes de Bernard Cerquiglini. Grand spécialiste de l’histoire de la linguistique française, ce savant à la plume acérée débusque à tour de bras les cadavres de la politique dans les placards de la science, si l’on peut se permettre cette image à la Fenouillard. Dans Une langue orpheline, il met en lumière l’histoire peu connue des découvertes modernes sur les origines du français, retrace les déconvenues qui s’ensuivirent, démonte les colmatages scientifico-idéologiques qui tentèrent d’y remédier.
Tout commença par une catastrophe, au beau milieu du siècle des Lumières. En 1750, un certain Bonamy, mal nommé, révèle les origines fangeuses de notre langue nationale. On s’était bercé, jusque-là, de toutes sortes de fables. Le français serait venu en droite ligne du latin. Ou du grec, ou de l’hébreu, ou du celte. En tout cas, nécessairement, d’une source noble, régulière et avouable. Ce savant découvrait soudain tout autre chose : le français dérive d’un latin populaire, oral, parlé par les soldats, les paysans, le bas-peuple. La langue de cour a donc pour ascendance une parlure rustaude, abâtardie, grossière, fautive, très éloignée de la langue régulière de Cicéron ou de Virgile.
Les enfants de Racine, Boileau ou Vaugelas n’étaient pas encore au bout de leurs peines. Ce bas-latin si fruste, l’historien montrait qu’il s’est  créolisé , comme on dit aujourd’hui, de formes celtes (héritage des Gaulois) et d’apports germaniques (héritage des Francs). Le résultat fut la plus horrible, la plus monstrueuse des langues romanes, la plus rugueuse, la moins latine. Est-ce pour effacer cette  source très bourbeuse et très ignoble  que l’on finit par s’inventer le rêve d’une pureté pérenne, le souci de normes rigides, l’obsession du bon usage ? C’est en tout cas ce que suggère Bernard Cerquiglini, qui voit dans notre langue un  latin de désespoir , une écriture qui se classicise par dépit et se fabrique une pureté de substitut.
Ce souci de restaurer la noblesse perdue n’a cessé de travailler la linguistique du XIXe siècle. Il fallait rétablir une beauté de la langue ancienne, lui fabriquer un destin cohérent. Il fallait d’abord retrouver un ordre masqué, enfoui sous le fouillis des variantes, la diversité des dialectes, l’apparente anarchie de l’orthographe. Ce travail patient, qui passait pour œuvre objective, était largement imaginaire, mû par des considérations idéologico-politiques. C’est ce que fait apparaître nettement Bernard Cerquiglini sur plusieurs cas précis.
Le mythe de l’excellence du dialecte d’Ile-de-France en est un bon exemple. Comment justifier, si plusieurs dialectes anciens se partagent le Nord (picard, bourguignon, normand…), que le parler de la capitale soit devenu la norme ? Simple effet du pouvoir royal ? Supériorité intrinsèque ? Autour de ces questions, à partir de 1870, tournent une longue série de travaux, dont la gravité affichée camoufle les enjeux immédiats : ancrer dans la langue l’unité nationale, restaurer la cohésion de la nation après la défaite de Sedan, légitimer en profondeur la langue officielle. On voit ainsi Gaston Paris, bien nommé, célébré le  francien , langue ancienne de l’Ile-de-France, dialecte qui n’en est plus un et qui finit par se transformer en français… par l’effet de sa précellence naturelle ! Ce génial artifice, qui ne correspond à aucune réalité historique, a laissé des traces dans presque toutes nos encyclopédies actuelles.
Savantissime et réjouissante, cette enquête inquiète aussi. Pas seulement en rappelant la profondeur historique et la complexité des enjeux, sans équivalent ailleurs, liés à la langue dans notre pays. Ce qui trouble le plus, en fin de compte : constater à quel point des recherches savantes sont tramées aux enjeux de l’actualité. Saisir avec quelle extraordinaire légèreté de très respectables universitaires biaisent les cartes, sans même s’en rendre vraiment compte. On dira que c’était sous la IIIe République. On se répétera que ce sont des manœuvres anciennes. Aujourd’hui, chacun le sait bien, tous les savants ne font que de la science. Les discours du savoir sont tous autonomes et critiques d’eux-mêmes. Le redire ne suffit pas. Voilà que c’est difficile à croire.

Jean-Claude Chevalier, La Quinzaine littéraire, 1er mai 2007

La Naissance du français

Une nouvelle fois, Bernard Cerquiglini tente de traiter un problème, simple pour beaucoup et cependant absolument mystérieux : comment justifier, dater la naissance du français, notre  langue nationale . En 1991, il publiait en Que sais-je ? (n°2576) une Naissance du français, fondée sur des hypothèses hardies, en particulier de longs développements sur les Serments de Strasbourg empruntés pour partie à Renée Balibar. Le présent ouvrage reprend le problème à frais nouveaux, avec une érudition neuve ; grâce à quoi, il trace l'histoire dramatique d"une illusion patriotique. Et c’est passionnant.

Que le français descende du latin, on n’en doute plus depuis longtemps ; les délirants celtomanes qui ont fleuri jusqu’au XIXe s. ont disparu. Mais le XVIIIe s. soulignera que le latin d’origine était double : un latin policé, celui des grands écrivains et un latin vulgaire que les soldats d’occupation acclimatèrent en Gaule. Et puis ce furent les invasions germaniques, franques particulièrement ; jusqu’au IXe s., l’aristocratie franque était bilingue ; Hugues Capet en 987 est le premier roi unilingue roman. Étrange  créolisation  qui a fait que  le français est sans doute la moins romane des langues néo-latines .
L’influence franque n’ayant guère dépassé la Loire, le pays se trouva divisé : langue d’oïl au nord, langue d’oc au sud. Prononcé à la mode franque, le gallo-roman reçut un accent tonique fort qui fit que les voyelles atones devinrent encore plus faibles et tombèrent et qu’inversement les voyelles toniques se diphtonguèrent. Le français était placé dans une relation frustrée avec la langue de prestige, le latin, ce qui explique, dit Bernard Cerquiglini, un purisme persistant, le rêve lancinant d’un âge d’or. Chaque génération apporte un couplet à la même chanson : le français se perd, le français fout le camp. Et privilégie les temps héroïques du classicisme et de ses vertus : clarté, vigueur, universalité. On sent dans ces pages percer la passion de l’ancien Délégué à la Langue française et fougueux réformateur.
La science des textes allait remonter plus haut ; avec les mêmes fantasmes. C’est au XIXe s. que s’organise la recherche philologique, ce que Bernard Cerquiglini appelle  La fabrique de l’origine . L’École des Chartes fondée au début du XIXe s. fournira les chercheurs ; l’Allemagne, très tôt, offrira des maîtres en érudition. C’est d’abord la stupeur devant la multiplicité des langues régionales, des dialectes, le fourmillement des versions manuscrites. Donc en premier, mettre de l’ordre. Un modèle : l’Allemand Lachmann qui rêve d’un âge d’or de la langue, à l’ordonnance régulière et paisible ; au besoin, il réécrit le texte pour retrouver la pureté originelle. Le professeur au Collège de France, Gaston Paris, s’en fera le disciple qui prétend, en proposant l’édition de La Vie de Saint-Alexis,  retrouver la forme que l’ouvrage avait en sortant des mains de l’auteur . Reconstitution qui a un but : montrer que  le français est sorti du latin tout armé d’élégance et de charme , soulignant un idéal de la pureté romane avant les complications gothiques. L’origine de cette pureté serait à chercher du côté du Centre, en Normandie et en Île de France, autour de l’abbaye de St-Germain des Prés. Optimiste idéologique ; car honnêtement, les textes des premiers manuscrits sont très déconcertants, en particulier un  s  erratique : les pluriels en manquent, les singuliers en abondent. À la suite du précurseur, Raynouard, le chartiste F. Guessard montrera que le français ancien possède une déclinaison, pièce maîtresse d’une archéologie nationale. Puis, c’est G. Fallot qui tente de découvrir des lois et de classer les dialectes. Au nord, trois se dégagent : le normand, le picard et le bourguignon, assortis de multiples patois qu’étudient les amateurs des sociétés savantes. Mais le rêve, c’est de découvrir les signes d’une langue nationale et, rêve dernier, de l’originer à Paris. J.J. Ampère relève des régularités en ce sens. On tourne autour d’une thèse centralisatrice alléguant un unique et célèbre passage du poète Conon de Béthune qui dit que  li François  ont blâmé son langage, de ce qu’il n’était pas né à Pontoise.
Dès lors, les philologues brodent plus ou moins. Littré loue la flexion à deux cas, signe d’ordre et brevet de latinité, marque d’une grande vigueur culturelle ; au nord, il reconnaît quatre dialectes, dont un au centre, sans autre précision ; selon lui, la dissolution du régime féodal aura raison de cette fragmentation. Chevallet sera plus précis : à partir du XIIe siècle, le français se développe grâce à l’appareil d’État ; cela dit sans la moindre preuve qu’une imagination romanesque.
Après 1870, les philologues sont au pouvoir. La défaite a été amère : il faut dissimuler la bâtardise du français, magnifier devant les Germains la dignité du français. Notre langue est née à Paris, au cœur de la France, magnifiée par la Chanson de Roland. Comme le latin, le français a une tête, Paris et de multiples patois qui sont comme un tapis multicolore. Relisons avec Bernard Cerquiglini Gabriel Bergounioux :  La France devient une entité préconstruite par la civilisation gallo-romane ; Paris, sa capitale naturelle ; le français, sa langue élue par le concours d’un peuple . Et encore Bernard Cerquiglini :  L’autorité scientifique apportée à la primauté francilienne est une victoire sur les forces obscures de la dissolution ; elle règle latéralement la question des patois . Le français est le latin parlé tel qu’il a évolué en langue. Contre le romanisme allemand, fondamentalement organiciste, Gaston Paris s’affirme historien et retrace le développement d’un groupe Champagne-Orléanais-Île-de-France, ajoutant  Ce dernier n’était pas un dialecte bien nettement défini . Dialecte qui serait une sorte de reste des dialectes voisins et deviendrait dominant ; en un mot, le français ; alors que le terme désigne un mot, le français : alors que le terme désigne ordinairement, à l’époque, la langue qui n’est ni le latin ni les autres langues vivantes. Le certain est que cette langue baptisée, mais non qualifiée est décrétée dominante, unificatrice. En sorte que Gaston Paris et P. Meyer refuseront, contre toute honnêteté scientifique, aussi bien le franco-provençal d’Ascoli que la ligne de séparation entre les pays d’oïl et d’oc. Mais autant Gaston Paris est tranchant ( le francien est le latin vulgaire parlé à Paris et dans les environs ), autant Brunot s’avancera prudemment et notera que l’expression  Île-de-France  apparaît seulement en 1429.
Mais alors, comment identifier ce francien, ce  français  sans spécificité. L’erreur, dit Bernard Cerquiglini, vient de ce qu’on pense seulement aux langues parlées. Or, le rôle de l’écrit permettra de comprendre la naissance du français. À partir des années 1200, les besoins d’une bourgeoisie non latinisante sont considérables. L’essor commercial et culturel appelle le développement d’une langue homogène qui sera distincte de la voix (Bernard Cerquiglini se réfère à Jacques Goody). La première origine pourra être remontée à Ste Eulalie (880) et aux serments de Strasbourg du IXe s. Cette langue sera suffisamment dénuée de dialectalismes pour être confrontée au latin et interprétable par tous les peuples de la région ; en particulier par les lecteurs professionnels. C’est, dit Bernard Cerquiglini  le triomphe de l’action humaine sur la nature, l’histoire l’emporte sur la géographie .
Hypothèse dans le sens des recherches modernes, mais qui aurait plu à Michelet : c’est le triomphe de l’action humaine sur la nature. Hypothèse qui laisse conjecturer tous les romanistes modernes aux prises avec cette naissance fantastique. Une dernière proposition, finale, de Bernard Cerquiglini, pas invraisemblable. Que le français des origines a subi l’importance du tropisme normand, des cours anglo-normandes, de la cour d’Alienor particulièrement. On peut penser qu’il est né  dans l’Ouest, chez les ducs de Normandie et d’Anjou, chez les rois d’Angleterre en un mot . Impossible solution pour les nationalistes des siècles derniers.

 

 

 




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