Le sens commun


Theodor W. Adorno

Mahler

Une physionomie musicale
Traduit de l’allemand par Jean-Louis Leleu et Théo Leydenbach


1976
272 pages
ISBN : 9782707301376
23.50 €


 Conçu comme un hommage à celui qui a ouvert la voie à la nouvelle musique, le Mahler d'Adorno se présente comme une tentative d'interprétation d'ensemble de l'œuvre musicale du compositeur. Dépassant l'opposition d'un discours purement technique et d'une exégèse arbitraire, l'auteur fait apparaître le contenu spirituel de la musique de Mahler tel qu'il se concrétise dans les formes spécifiques de ses lieder et de ses symphonies. C'est le premier témoignage décisif d'une nouvelle forme de critique musicale qui se proposerait de “ faire parler la musique au moyen de la théorie ”. Table des matièresPrésentation – 1. Rideau et fanfare – 2. Le ton – 3. Caractères – 4. Roman – 5. Variante et forme – 6. Dimensions de la technique – 7. Désintégration et affirmation – 8. Le long regard – Postface à la seconde édition – Notes des traducteurs – Index.Premières pages de la présentationLe livre sur Mahler revêt dans l'œuvre de Theodor W. Adorno une signification toute particulière. En raison. du fait, précisément, qu'il est un livre. La majeure partie des écrits musicologiques d'Adorno est en effet constituée de recueils de textes relativement courts, que l'auteur ne fait souvent que reprendre alors qu'ils avaient déjà été publiés dans des revues ou lus à la radio ou lors de conférences. Le livre sur Berg, pour être une monographie, ne se présente pas autrement. Ces textes sont de deux sortes : tantôt ils développent une réflexion théorique sur la musique en général ou sur tel ou tel problème de composition (par exemple, le contrepoint), tantôt ils s'attachent à un compositeur dont ils esquissent le portrait ou dont ils analysent une œuvre particulière. La multiplicité et la diversité des textes consacrés à un seul et même auteur suffisent à montrer, dans ce cas, combien Adorno n’y fait qu'amorcer des développements qui restent à exécuter (1). Le livre sur Wagner, qui par sa forme préfigure le mieux le Mahler (il se présente déjà, en effet, comme un tout divisé en chapitres), reste plutôt, comme l’indique son propre titre, un  essai , qui se propose de soumettre l'œuvre du compositeur à une réflexion critique, mais n'a nullement l'ambition de réfléchir cette œuvre comme un  double . Certains de ses chapitres ont pu être publiés séparément bien avant la parution du tout, ce qui était inconcevable dans le cas du Mahler, dont l'unité et la cohérence interdisaient toute publication fragmentaire.On pourrait rapprocher le livre sur Mahler de certaines œuvres philosophiques d'Adorno qui revêtent la forme d'un exposé systématique, comme la Dialectique négative et la Théorie esthétique. Mais si la réflexion théorique n'est pas absente du Mahler, qui, à cet égard, n'est pas moins remarquable que les autres textes d'Adorno par son souci d'articuler entre elles des considérations d'ordre esthétique et sociologique, il s'agit bien plutôt pour l'auteur d y passer à la pratique et d’y mettre en œuvre une méthode dialectique d'interprétation, où la réflexion théorique et l'appréhension du phénomène musical se répercuteront l'une dans l'autre pour permettre de cerner la singularité de l'œuvre de Mahler. Le sous-titre même de  physionomie musicale  souligne assez l'intention de faire ressortir pour les interpréter les traits propres de la musique mahlérienne, de  faire parler  cette musique  au moyen de la théorie  (2). Adorno exécute dans le livre sur Mahler ce qui n'est resté qu'ébauché dans le cas des autres compositeurs. C'est dire qu'il s'y confronte lui-même, dans la pratique, avec le problème d'une œuvre accomplie, d'un  livre , dont l'ambition n'est guère moindre que celle des  symphonies  sur lesquelles il se propose de réfléchir.La tentative du Mahler, en ce sens, est sans exemple dans la littérature musicale. Adorno insiste lui-même, au début du livre, sur la nécessité de surmonter l'opposition des deux formes de discours auxquelles se ramène pour l'essentiel cette littérature : d'un côté le discours technique, dont le modèle est donné par les  analyses thématiques , où l’œuvre est disséquée et décrite d'un point de vue strictement formel, sans que rien ne soit dit de son contenu spécifique ; à l'autre pôle, le discours de type phénoménologique qui croit pouvoir saisir directement les significations de la musique, succombant à l'illusion que le langage musical puisse être un pur instrument prêt à communiquer les intentions subjectives du compositeur. Ces deux formes de discours restent insuffisantes dans la mesure où elles ne sont pas capables de s'élever à une conception dialectique du contenu et de la forme. L'originalité du Mahler, à un premier niveau, est de vouloir rendre compte avec précision du double mouvement par lequel contenu et forme se déterminent réciproquement, montrant comment l’esprit de la musique ne peut être saisi qu'au niveau de la totalité dans laquelle chaque détail, loin d'être chargé d'une signification identifiable,  renvoie au-delà de lui-même . Cette conception dialectique, toutefois, ne reste pas sans effet sur la forme même du discours musicologique : si le  contenu  de la musique ne se laisse pas représenter, un exposé abstrait, armé des concepts les mieux affinés, est ici condamné à manquer son objet. Aussi la continuité et la linéarité de l'analyse conceptuelle est-elle constamment brisée dans le livre par la fulguration de métaphores et d'images poétiques.En faisant de la problématique du contenu et de la forme qu'il analyse chez Mahler l'objet d'une expérience concrète, le livre d'Adorno se présente à maints égards comme un écho de la musique de Mahler. C'est ce qui permet de comprendre qu'Adorno ait consacré à ce compositeur le plus ambitieux sans doute des textes qu'il écrivit. Mahler y apparaît en effet comme celui qui sut réaliser musicalement l'entreprise critique dans laquelle Adorno voyait la seule voie pratiquable aujourd'hui pour la philosophie. De là la sympathie qui transparaît dans de nombreux passages du texte, contrastant avec le ton dénonciateur de l'essai sur Wagner. La disgrâce dont l'histoire de la musique avait frappé Mahler était loin d'être levée au moment où le livre d'Adorno est paru, et il s'agissait pour ce dernier de  réviser  un tel jugement en montrant comment la musique de Mahler avait fait l'objet d'un  refoulement collectif  et en répondant aux objections et aux critiques que ses détracteurs lui adressaient. Que l'œuvre de Mahler, entrée depuis lors dans une nouvelle constellation, rencontre aujourd'hui une faveur presque unanime ne diminue toutefois en rien la portée polémique du livre d'Adorno. Il s'agit en effet d'éviter que Mahler n'ait été réhabilité que pour se voir solennellement admis dans le Panthéon de la culture. Si ses détracteurs se sont tus, il n'apparaît que plus urgent de le défendre contre ses zélateurs, en s’opposant à la mutilation au prix de laquelle on voudrait faire de sa musique le nouvel instrument d'une  justification décorative du cours du monde . (1). De telles approches partielles constituent toute la littérature d'Adorno sur des compositeurs comme Schönberg ou Webern. Un certain nombre de textes isolés existe également, à côté du livre, sur Mahler lui-même. En dehors du  Discours de Vienne  et des  Epilegomena , qu'Adorno mentionne dans sa postface à la seconde édition (cf. infra, p. 245) et dont la rédaction fut étroitement liée à celle du livre, la précieuse bibliographie publiée par Klaus Schultz dans l'ouvrage collectif Theodor W. Adorno zum Gedächtnis (Suhrkamp, 1971) permet de relever les titres suivants : a)  Mahler heute  (Mahler aujourd'hui), dans Anbruch (1930), 3e cahier ; b)  Marginalien zu Mahler  (Notes sur Mahler), dans 23, Eine Wiener Musikzeitschrift (1936), n° 26-27 ; c)  Mahlers Aktualität  (L'actualité de Mahler), dans Dichten und Trachten, Jahresschau des Suhrkamp Verlages XVI, 1960 ; d)  Zu einer imaginären Auswahl von Liedern Gustav Mahlers  (Pour un choix imaginaire de lieder de Gustav Mahler), dans Impromptus, Francfort, 1968 ; e)  Zu einem Streitgespräch über Mahler  (À propos d'un débat sur Mahler), dans Musik und Verlag, Kassel, 1968 ; f)  Fragment als Graphik. Zur Neuausgabe von Mahlers Zehnter Symphonie  (À propos de la nouvelle édition de la Dixième symphonie de Mahler), dans Süddeutsche Zeitung, 8/9.3. 1969. (2). Cf. infra, p. 72.

Henry-Louis de La Grange (Le Nouvel Observateur, 1976)

 Adorno nous montre la permanente mobilité du matériau thématique chez Mahler, le processus de variation continue, l'écriture quasiment romanesque dans l"articulation des épisodes, et aussi la critique implicite de la société et de sa musique par cette musique même. 

 

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