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Charlotte Delbo

Le Convoi du 24 janvier


1966
Collection Grands Documents , 304 pages
ISBN : 9782707316387
22.80 €


Venues de toutes les régions de France et de tous les horizons politiques, issues de toutes les couches sociales, représentant toutes les professions, d'âges mêlés mais où dominait la jeunesse, deux cent trente femmes quittaient Compiègne pour Auschwitz, à trois jours et trois nuits de train dans les wagons à bestiaux verrouillés, le 24 janvier 1943.
Sur deux cent trente, quarante-neuf reviendraient, et plus mortes que vives.
La majorité d'entre elles étaient des combattantes de la Résistance, auxquelles était mêlée la proportion habituelle de “ droit commun ” et d'erreurs judiciaires.
Nous disons “ proportion habituelle ” parce qu'il est apparu que deux cent trente individus constituaient un échantillon sociologique, de sorte que ce livre donne une image de tous les convois de déportés, montre tous les aspects de la lutte clandestine et de l'occupation, toutes les souffrances de la déportation.

Charlotte Delbo, comme Picasso (Guernica), comme Alain Resnais (Nuit et brouillard), comme Claude Lanzmann (Shoah), a choisi de rendre compte des camps nazis par la distance particulière de l’art – cette fois l’écriture.
Charlotte Delbo fut l’une des quarante-neuf rescapées du camp d’Auschwitz sur les deux cent trente femmes déportées “ politiques ” que comptait le convoi du 24 janvier 1943. 
Elle est décédée le 1er mars 1985.

Madeleine Chapsal (L'Express, 14 février 1966).

On dirait des fiches de police. Ça commence par les  A , et ça continue, comme ça, jusqu'aux  Z . Jeanne Alexandre, née Borderie ( Muguette ) ; Marie Alizon ( Mariette ) et sa sœur ( Poupette ) ; Marie-Jeanne Bauer, née Gantou ; Marguerite Chavaroc, née Boucher ; Jeanne Hervé, Line Porcher, Alice Vitterbo, Madeleine Zany... En tout, deux cent trente. Rien que des femmes. La plus âgée est née en 1875, la plus jeune en 1925. Elles viennent de tous les coins de la France, le Cantal, les Vosges, la Bretagne, Bourges, le Midi, Paris. Certaines sont nées à l'étranger. La plupart avaient des métiers simples : couturières, coiffeuses, blanchisseuses, fermières, femmes de ménage, ou bien elles étaient ménagères. Vingt-sept appartenaient à des professions dites libérales : médecins, professeurs, assistantes sociales, secrétaires. Beaucoup étaient communistes, la plupart n'avaient pas d'opinions politiques bien déterminées. Aucune n'était juive.
Elles ont fait connaissance un dimanche, le 24 janvier 1943, dans les fourgons à bestiaux qui les emportaient en Allemagne.
Quarante-neuf -sont revenues. L'une d'entre elles s'appelle Charlotte Delbo. En 1946, elle a écrit un livre sur la réalité d'Auschwitz, non d'information, mais de littérature, qui a été publié l'année dernière et s'est vendu à plus de quinze mille exemplaires, dans la collection "Femmes" (Gonthier).
Cette année, elle publie, aux Éditions de Minuit, Le Convoi du 24 janvier, série de fiches biographiques sur ses 229 compagnes, plus la sienne. Cette lecture est fascinante. L'horreur d'Auschwitz était dans le livre précédent : Aucun de nous ne reviendra. Ici, c'est autre chose, c'est de l'Histoire, l'Histoire au niveau où elle se fait, à celui de l'individu, de la femme qui accepte un soir de loger un inconnu, de la jeune écolière qui glisse dans sa serviette, parmi ses livres de classe, une série de tracts ; de l'épouse de l'imprimeur, qui ne savait rien, qui est arrêtée quand même, tandis que l'on fusille son mari au Mont-Valérien.
 En faisant ce livre, dit Charlotte Delbo, je voulais seulement répondre à la question : qui étaient ces femmes qui se trouvaient avec moi ? Qu'avaient-elles fait ? Dans la plupart des cas, en effet, nous ne le savions pas, et elles sont mortes avant de nous l'avoir dit. J'ai commencé mes recherches l'année dernière, j'ai retrouvé les noms, les adresses, les parents, grâce à l'Amicale d'Auschwitz, grâce aussi à la mémoire des survivantes (nous nous réunissions par petits groupes de trois ou quatre pour tenter de mettre en commun nos souvenirs). J'ai écrit aux familles, je suis allée les voir.
- À vous, qui connaissez tragiquement ce sujet, cette enquête vous a-t-elle fait découvrir quelque chose ?
– D'abord à quel point c'est douloureux et totalement présent pour les enfants. Beaucoup sont venus à ma première lettre, et dans un état d'émotion ! Ils voulaient des précisions sur la vie là-bas, celle de leur mère, comment elle est morte. C'était comme si je leur racontais la mort de leur mère survenue la veille, comme si ça c'était passé hier. Je sortais de là vidée, pendant plusieurs mois j'en ai perdu le boire et le manger... Et puis j'ai découvert qu'il y a une différence entre les enfants qui avaient moins de quatre ans et les plus grands. Ceux qui avaient moins de quatre ans sont plus profondément marqués, mutilés.
– Pourquoi ?
– La réponse que je propose : ceux de moins de quatre ans n'ont aucun souvenir vivant de leur mère ; quand ils pensent à elle, ils n'ont que des images atroces, squelettes en vêtements rayés, femmes tondues, couvertes de poux... Ceux qui étaient plus âgés étaient déjà mieux organisés dans la vie ; à côté des images d'horreur, ils ont aussi celles de maman faisant joyeusement la vaisselle, leur donnant une gifle, les embrassant, ils savent ce qu'elle aurait voulu qu'ils fassent dans la vie... Et puis il n'y a pas que les images, il y a les mots.
– Les mots ?
– J'ai vu un frère et une sœur qui avaient alors quatorze et seize ans. Depuis, ils se sont mariés, ils ont des enfants. Après les larmes et l'émotion, mais passons, ils m'ont dit avec reconnaissance :  Nous ne pensions qu'à ça, mais nous ne parlions jamais d'elle, ni des camps, nous ne pouvions pas en parler parce que nous ne savions pas comment faire, nous n'avions pas les mots. Mais vous en parlez si naturellement que, depuis que nous vous avons vue, nous pouvons désormais en parler entre nous, vous nous avez montré que l'on pouvait employer les mots de la vie ordinaire, pour ce qui nous paraissait du domaine de l'extraordinaire.
– Y a-t-il eu chez certains de ces enfants une réaction de colère, du genre :  Notre mère nous a abandonnés, elle est allée faire de la Résistance au lieu de s'occuper de nous  ?
– Oui, tout au début, mais maintenant, c'est passé ; quand ils sont devenus adultes, c'est passé. La plupart des membres des familles ont été satisfaits qu'on parle de leur fille, de leur femme, c'était comme une petite compensation. Mais je leur ai bien dit que ça ne serait pas un ouvrage  in memoriam , aux martyrs, mais un travail sociologique. Je sais qu'ils ont acheté le livre.
– Presque toutes vos fiches sur les survivantes se terminent par : souvent malade, très fragile, préfère rester chez elle, ne s'est pas réadaptée...
– Oui, je sais, les gens sont mariés, ils ont eu des enfants, ils ont voulu faire comme tout le monde, ça n'a pas suffi, ils restent marqués...
– Et vous ?
– Ils disent que les gens ne les comprennent pas, mais ne comprennent pas quoi ?, Moi, je n'ai pas ce sentiment. D'abord, je n'ai rien à faire comprendre. Il me semble que j'ai écrit tout ce que j'avais à dire dans Aucun de nous ne reviendra, toute la réalité d'Auschwitz, telle que je l'ai ressentie. Tant pis pour les gens s'ils lisent ça comme un fait divers quelconque, tant pis pour eux et non pour moi s'ils n'entendent pas...
– Pensez-vous qu'une expérience comme la vôtre, aux frontières de la réalité humaine, cela transforme quelqu'un ?
– Ce qui est parti bête est revenu bête ! Et puis il y a autre chose : on était tellement physiquement en danger, en danger immédiat, qu'il n'y avait qu'une chose à faire : nous accrocher à notre ancien être pour le faire durer, s'accrocher à soi, à ce qu'on était avant, on s'est durci dans ce qu'on était – il ne fallait pas laisser filer son être !
– Avez-vous le sentiment d'avoir appris là-bas des choses que vous n'auriez pas sues autrement ?
– On a acquis des connaissances, c'est vrai, mais des connaissances qui ne peuvent pas servir, parce que c'est une expérience hors de la vie.
– Par exemple ?
– Savoir que telle personne partagerait ou non son pain avec moi, à quoi ça me sert maintenant ? Du pain, j'en ai. Savoir que telle personne m'aidera ou non à marcher, à quoi ça me sert ? Je n'ai pas besoin qu'on m'aide à marcher, et puis il y a des taxis, des hôpitaux. Voir les êtres dans leur vérité aiguë, ça ne sert à rien dans la vie courante. Qu'ils soient moyennement sincères, qu'ils tiennent leurs promesses une fois sur deux, ça suffit. Oui, si je m'en donnais la peine, je pourrais deviner ce que vaudraient les gens dans des circonstances exceptionnelles, mais puisqu'on n'y est pas... Voir qu'une personne porte la mort sur elle... On prend comme ça toutes sortes de connaissances qui n'ont pas leur utilité dans la vie normale. Dans une œuvre, peut-être, une pensée, elles peuvent servir, pas dans la vie courante.
– Comment se fait-il que vous n'ayez jamais envie de tuer vos bourreaux, ces  furies  comme vous dites ?
– La haine ne sert à rien, le plus grand recours, c'est de parler. C'est ça qui sauve. Parler de tout. C'est une façon d'exister, le seul mode d'existence. En parlant, on existe, les autres aussi existent. Et l'on se distrait. La seule distraction qui reste. Quand on a parlé, pendant un instant on a réussi à penser à autre chose. En plus, je me suis contrainte à des exercices mnémotechniques, et je suis parvenue à reconstituer cinquante-sept poèmes. Vers par vers. Dans ces circonstances, on y arrive, le vers est dans la mémoire, il n'y a qu'à chercher, il ressortira. Il y a ainsi des auteurs que j'ai mis à l'épreuve de cette réalité-là, j'ai vu ceux qui pouvaient résister à une évocation dans les marais de Birkenau...
– Des auteurs politiques ?
– J'étais une jeune communiste ardente, mais Marx ? la politique ? je dois dire que ça ne m'est jamais arrivé d'y songer ! Non, le mieux, c'était la poésie. Et puis j'avais un grand privilège, j'avais été la secrétaire de Jouvet. Je connaissais des pièces par cœur, les jeux de scène, les éclairages. Je pouvais les réciter en racontant le jeu des acteurs. Je le faisais pour celles qui étaient groupées tout près de moi. Les autres me disaient :  Demain, ça sera notre tour, tu nous donneras Ondine. Mais on ne pouvait pas faire ça tous les jours. Et puis il y a eu des périodes où j'ai pensé devenir folle, à cause de la soif, d'autres où j'étais aphone, la gorge gelée.
– Quand tout vous y pousse, pourquoi ne pas se laisser mourir ?
– Eh bien ça, je me le demande ! Pourquoi décide-t-on de survivre quand aller au bout de la journée demande déjà un tel effort ? J'avais envie de savoir la suite, c'est vrai, mais on a toujours envie de ça... Il y a aussi que j'ai de l'orgueil, je n'aime pas être la victime... Pourtant, au début, .j'ai décidé que ça ne valait pas le coup. Quand on sait la résistance d'un être humain et quand nous avons vu, en arrivant l'état dans lequel étaient les cadavres. Je me suis dit : s'acharner quelques jours de plus pour faire un mort comme ça, autant mourir tout de suite ! Je l'ai dit aux autres (on pensait à haute voix), je leur ai dit : ça ne vaut pas le coup, autant partir avant de faire un macchabée trop moche. Quelques heures après, le soir, je vois Josée Alonso qui s'approche de mon carré :
 Viens un peu par ici, j'ai quelque chose à te dire. 
Je la suis.
 Qu'est-ce que j'entends ? Il paraît que tu veux te pendre ? 
C'était très facile à imaginer, il y avait les bois superposés et les poutres du toit, apparentes, on n'avait qu'à déchirer sa robe.
 Eh bien oui, et quoi ?
– Tu n'as pas le droit.
– Comment je n'ai pas le droit ? C'est le dernier droit qui me reste !
– Une communiste n'a pas le droit de se suicider !
– Rengaine tes slogans, c'est bien le moment de sortir tes proverbes ! 
Je me disais :  Qu'est-ce qu'elle me chante ? On est là et voilà ce qu'elle vient me dire ! 
– Il y a des petites jeunes sur qui tu as de l'influence (celles à qui j'enseignais la littérature au fort de Romainville), qui te suivent, pour qui tu es un exemple, imagine qu'il n'y en ait qu'une seule qui doive rentrer et que, suivant ton exemple, elle se suicide ? Tu n'a pas le droit ! 
Eh bien ! j'ai trouvé ça convaincant ! Je me suis dit :  Bon, allons-y.  Josée Alonso est morte peu après.
– En lisant Le Convoi du 24 janvier, une autre chose m'a frappée : il s'agit de femmes, et il s'en dégage une forte impression de virilité. Ces femmes ont un destin, une histoire qui n'ont rien à voir avec le fait qu'elles soient des femmes.
– Cette fois, les femmes ont été traitées comme les hommes, c'est l'un des événements de la déportation, de cette guerre. Au début, on ne le savait pas. On vivait encore sur l'idée que les femmes, en cas d'arrestation, ne seraient pas fusillées comme les hommes. Qu'elles risquaient seulement d'attendre la fin de la guerre à Rennes ou à la Petite Roquette. L'homme se mettait à l'abri tandis que la femme restait à la maison, parfois elle s'accusait à sa place.
– Vos deux livres sont d'un ton très différent.
Le Convoi du 24 janvier est une contribution à l'Histoire, à la sociologie. Avec le premier, j'ai tenté de faire une œuvre littéraire. Certains ont dit que la déportation ne pouvait pas entrer dans la littérature, que c'était trop terrible, que l'on n'avait pas le droit d'y toucher... Dire ça, c'est diminuer la littérature, je crois qu'elle est assez grande pour tout englober. Un écrivain doit écrire sur ce qui le touche. J'y suis allée, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'écrire là-dessus ce que j'ai envie d'écrire ? Il n'y a pas de mots pour le dire. Eh bien ! vous n'avez qu'à en trouver – rien ne doit échapper au langage.
Madeleine Chapsal (L'Express, 1966)

 




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