Récits


Tanguy Viel

Vivarium


2024
144 pages
ISBN : 9782707349781
18.00 €


Ce livre, j’ai choisi de l’appeler Vivarium. Mais qu’est le vivarium ici ? Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l’animal, un milieu où tenir ? C’est là en tout cas que j’ai résidé un temps, au creux de cette indistinction, dans les échanges incessants du vivant et du nommé, où l’on découvre quelquefois, à la lisière de toutes les choses, de fugaces résolutions, précipités de langage qui semblent, plus qu’à l’ordinaire, faire scintiller le cristal de l’expérience. Or dans l’expérience il y a de tout : des villes et des fleuves, des souvenirs et des questions, des fleurs, des amis, du vent et des lignes d’horizon.

T. V. 

ISBN
PDF : 9782707349811
ePub : 9782707349804

Prix : 12.99 €

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Le Figaro littéraire, Sébastien Lapaque, 11 avril 2024

Le parti pris des choses
L'écrivain restitue un monde de pierres et de ciels à l'aide d'une écriture dont la précision géologique et climatologique évoque le grand art de Julien Gracq.

«Nel mezzo del cammin di nostra vita»... Au milieu du chemin de notre vie, il est nécessaire à un écrivain de définir un nouvel angle d’attaque. De changer de style, peut-être pas, mais de manière. C’est l’heure, observe Tanguy Viel, qui a tranquillement regardé arriver l'instant où il aurait 2500 lundis au compteur, où «un second moi se hisse sur les épaules du premier». Ceux qui pensent, avec Proust, qu’un livre est «le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices», jugeront que cela fait beaucoup de moi(s) sur le dos d’un seul homme - sans que ces moi(s) fassent un nous.
N'importe. Vivarium commence par «je», même si ce n’est pas Tanguy Viel qui parle à la première ligne de son onzième livre, dans lequel il n'y a pas de héros et où il ne raconte pas d’histoire, à la différence d’un précédent Article 353 du code pénal au titre de roman policier.
Ce «je» appartient à T. S. Eliot, un familier dont le Breton fait entendre la voix dans un texte fidèle à son titre : on dirait une grande boîte vitrée dans laquelle de vieux souvenirs sommeillent comme des caméléons.

Quand Tanguy Viel s’égare dans des paysages avec figures absentes ou veut sonder les énergies telluriques d’un lieu - une lande bretonne, un coteau sancerrois, un port hanséatique -, le vivarium s’apparente à un terrarium. C’est un monde de pierres et de ciels que restitue l’écrivain à l'aide d'une écriture dont la précision géologique et climatologique évoque le grand art de Julien Gracq, le magicien des bords de Loire qui n'est jamais loin, dans ces pages tournées vers l’ouest. Vivarium est un livre fascinant, très supérieur à la moyenne de ce qui s’écrit présentement, précieux dans ses tournures et éclatant dans ses effets, qui semble aller où il veut. Ne serait-ce pas vers l’enfance, obstinément ? On se souvient peut-être de cette pensée du présocratique Alcméon de Crotone : « Si les hommes meurent, c’est parce qu'ils ne parviennent pas à faire la jointure entre leur origine et leur fin. »

Tanguy Viel fait cette jointure en raccordant les canaux secrets de la mémoire à l’intérieur desquels circule le carburant de la littérature. C’est ainsi que chaque détail saisi dans l’instant - la pierre humide, le granit taillé, un caprice, un regret - s’inscrit dans l'éternité.
Ce qui provoque la panique téléphonique d’un ami. « Mais tu es fou! On ne se met pas à écrire comme ça sur ce qu'on vient de vivre! C’est beaucoup trop grand! Et puis tu n’as pas d’angle! Il te faut un angle!»... Beaucoup trop grand... Un excellent titre pour ce livre que Tanguy Viel songeait appeler Le Phare d’Eckmühl - mais il ne voulait pas qu'il évoque les sardines allongées dans l’huile d’olive. La grande affaire de la littérature, c'est quand méme la vie. L’écrivain s’attache à le rappeler en nommant les choses - arbres, plantes, îles, villes.

En quête d’une parole sans servitude et de sons précédant leur signification - par exemple le phonème du mot breton «glaz», qui se prononce comme la première syllabe de l'anglais «glassful» - il ne craint pas de convoquer Finnegans Wake de Joyce dans sa recherche ultime : des mots capables d'inventer les choses qu’ils désignent.




France Inter
, Grand Canal, 26 mars 2024




Écouter l'émission

 



Télérama
, Nathalie Crom, 28 février 2024








 

Lire magazine, Simon Bentolila, mars 2024

« Il y a toujours, avant le langage, une forme d'émotion »
Dans cet essai profond et érudit, Tanguy Viel ausculte la mémoire et la façon dont l'écriture la travaille, usant de somptueuses images mentales pour décrire le processus créatif de l'écrivain.

A lire votre essai, Vivarium, on se demande parfois si les mots précèdent la pensée ou si c'est l'inverse...
Pour moi, le début de la pensée, c'est l'émotion. Je crois qu'il y a toujours au départ, avant même le langage, une forme d'émotion, un sentiment, une intensité très organique qui entre en nous. Mais très vite, pour saisir, pour conserver, pour comprendre cette émotion-là, il faut la capturer dans un mot ou un début de phrase. Et c'est là qu'il se passe cette chose surprenante : quand on commence à creuser dans ce mot ou dans cette phrase, on se rend compte qu'elle s'ouvre de l'intérieur, qu'elle se déplie, qu'elle se nuance et, en dernier ressort, qu'elle augmente l'émotion grâce à l'écriture. C'est peut-être ce qui a fait dire à Proust que la vie écrite est plus intense que la vie vécue.

Avez-vous souhaité dessiner ici votre ligne éthique d'écriture ?
Si, par éthique, on entend une certaine inquiétude à se placer devant les choses, alors oui, c'est une question centrale dans ce livre. Quelle position j'occupe en écrivant ? Est-ce un luxe bourgeois ? Est-ce un combat militant ? Est-ce un sanctuaire protégé du monde ? Je peux employer le mot « éthique » quand l'écriture produit une certaine suspension du monde, une réponse un peu évasive mais sûre de son lieu. Le contraire d'un passage en force.

Dans un chapitre passionnant, vous parlez de l'urgence paradoxale de sortir de soi pour écrire.
Qu'est-ce qu'elle signifie ?
Pour certains d'entre nous, c'est un danger permanent que le gouffre de soi-même, le petit vortex dans lequel on croit consister en tant qu'individu. Comme si on cherchait toujours à comprendre de quelle substance on était fait et que, plus on cherchait cela, plus on tombait dans le vide. D'où l'intérêt de regarder dehors, de sortir, d'aller se promener, et surtout d'accueillir sa propre identité comme la somme de toutes ces choses venues du dehors. Ce fut beaucoup cela, pour moi, le mouvement de ce livre, aller vers la vie, vers la matière et lui donner une épaisseur en moi.


 

France Culture, Le Book Club, 6 mars 2024




" La difficulté n'est pas d'écrire mais de vivre de telle manière que l'écrit naisse naturellement. C'est une citation que l'on doit au poète Philippe Jacottet et qui figure dans le dernier livre de Tanguy Viel. Un livre qui s'écrit et se lit, à la loupe, exactement au point de jonction entre le monde, la découverte de soi, et les mots. Ces mots qui sont observés de près comme des bactéries, leur naissance, leur expérience de mort imminente, leur capacité à rendre ce qui nous traverse et la folle aventure de nomination du réel. Tanguy Viel est l'invité de votre book club pour son si réjouissant Vivarium ! " Marie Richeux

 

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Le Monde, Tiphaine Samoyault, 15 mars 2024





 

AOC, Laurent Demanze, 4 avril 2024

Fenêtre sur bibliothèque - Sur Vivarium de Tanguy Viel

Si un vivarium renvoie d’instinct à un espace clos, concentré (olfactif et visuel) d’un milieu naturel à observer, l’ouvrage de Tanguy Viel est une véritable bouffée d’air sur le monde. Une suite de notations rêveuses, de saisies digressives qui donne lieu à un registre sensible de captation du monde vivant.

Si l’on en croit le dictionnaire Robert, le vivarium est un espace vitré aménagé pour conserver et montrer de petits animaux vivants (insectes, reptiles, etc.) en reconstituant leur milieu naturel. Une telle définition est une curieuse manière aussi de décrire la littérature : ce serait un espace séparé, dans lequel observer le monde vivant, ou du moins un monde reconstitué par un geste artificiel. Et à vrai dire, un roman n’est-ce pas en partie cela ? Créer de toutes pièces de petits êtres vivants que lectrices et lecteurs observent agir, se débattre ou débattre, dans le petit écrin protégé d’un livre, qui est comme une paroi transparente.
Pourtant, le titre choisi par Tanguy Viel ne vient pas désigner une œuvre romanesque, mais une suite de notations rêveuses, de saisies digressives du monde : non pas des fragments à proprement parler, puisque chaque texte porte haut son autonomie et constitue davantage un journal de pensée, un registre sensible de captation du monde vivant. Depuis Icebergs, l’écrivain a ouvert une voie alternative à l’écriture romanesque : dans cet essai sur l’essai, il délaissait la tension de la narration pour investir l’écriture de la pensée, mais une pensée escortée par la rumeur de la bibliothèque. Une telle opposition entre essai et roman est sans doute à saisir avec nuance, tant les récits de Tanguy Viel s’écrivent pour l’essentiel depuis le maelström d’une conscience affrontée au monde et à ses injustices, tachant d’en demander raison et d’en démêler les causes. Mais ce penchant à l’abstraction, ou ce démon de la théorie, pour emprunter les mots d’Antoine Compagnon, ne date pas d’Icebergs, puisque le romancier a donné de belles pages sur Blanchot, sur le Musée imaginaire, la Mélancolie ou encore la couleur spectrale de l’écriture d’Echenoz : autant dire que la veine de l’essai court souterrainement sous la surface du roman.
L'œuvre ne cesse d’être prise dans ce balancement entre urgence de la narration, sinon angoisse d’un temps qui enserre les événements, et respiration de la rêverie, s’attachant à capter les paysages. Car il y a quelque chose de la promenade dans les essais de Tanguy Viel : une manière de cueillir les événements, d’herboriser à la façon d’un Rousseau une situation qui donne à méditer, et aussi la traversée d’un paysage. Il n’est pas étonnant que Gracq soit de la partie, qui sait tramer le cours d’une pensée et les rives d’un paysage, surtout quand les fleuves ou les mouvements ondoyants de l’eau sont aussi présents que dans l’imaginaire aquatique de Tanguy Viel, dont on sait le tropisme breton ou les années passées à Nantes.

Le mot vivarium cerne néanmoins un motif central dans la pensée littéraire de Tanguy Viel : la littérature comme abri ou lieu protégé du monde, dans lequel constituer ou convoquer une communauté (littéraire) qui compense ou relaye la collectivité politique qui peine à se rassembler aujourd’hui. Dans les romans, cette pensée de la littérature comme clôture s’incarnait dans les monologues obsessionnels d’une conscience qui bute sur le monde, échoue à sortir de soi, regrette une communauté et s’'enferme, comme dans Cinéma, dans le visionnage d’une seule œuvre.
« Atteint l’âge de dix-huit ans, je me souviens que la découverte de la littérature et, plus encore, le saut fait en elle, fut d’abord le rêve d’un territoire ardemment séparé du monde et qui, en me coupant de lui, m’en protégeait. À cet âge, si j’avais pu mettre une porte blindée, une muraille de Chine entre les livres et le monde, entre ma communauté pour ainsi dire négative et la communauté en vrai des hommes et des femmes, en un mot si j'avais pu vivre dans une bibliothèque sans fenêtre, je l’aurais fait. « Moi qui imaginais le Paradis/Sous l’espèce d’une Bibliothèque ». Mais ayant depuis révisé ce contrat que je n’ai jamais vraiment signé, je me demande : à quoi cela ressemble un paradis sans fenêtre ? »
À la différence de Borges qui est ici cité, l’œuvre de Tanguy Viel ne cesse depuis de vouloir ouvrir les fenêtres, de suivre les murailles pour y dénicher des brèches amenant au dehors, de creuser les murailles pour que la bibliothèque ne soit plus rempart mais ouverture sur le monde. L'œuvre cherche à trouver cet équilibre périlleux entre enfermement et ouverture, protection et exposition : ce que le motif de la fenêtre vient dénouer. Elle encadre, enserre et intensifie le monde, donne une perspective ouverte sur le réel qu'elle agrippe, tout en maintenant l’écart d’une protection. Cet équilibre, on le perçoit jusque dans le grain sensible d’une maison, qui ne dissipe pas dans les horizons, mais maintient l’intensité d’un cadre : « ainsi de ma maison, clôturée de part en part, où depuis mon bureau les quelques roses du petit jardin sont l’unique paysage de l’été, et que déjà leur mort prochaine sera assez d’ampleur pour ne pas en ajouter. »

Vivarium est pour Tanguy Viel une manière de partager le sensible

Ces motifs architecturaux, ces figures de la maison ou de la fenêtre expliquent dès lors pour quelle raison les méditations de Vivarium ne cessent d’être magnétisées par un impératif d’habiter - le paysage, la ville, le monde. On accompagnait dans Icebergs Tanguy Viel monter à vélo à la tour de Montaigne, on le suit ici à la maison d’écrivain de Dickens, ou du côté de celle que l’on attribue à Cervantès. Cette fascination pour la maison d’écrivain n’est pas fétichisme auteuriste, mais une manière d’interroger par figures interposées comment ils ont pu négocier avec le réel, et par quels ressorts articuler leur vie dans les livres et existence dans le monde. Si les citations sont des pierres d’attente si fréquentes depuis Icebergs, ce n’est pas pour faire montre d’érudition, dans un souci de collection de belles prises anthologiques, mais constituer autour de soi une collectivité de manières d’habiter le monde. Les autrices et auteurs sont autant d’accompagnements dans les nouages au réel : ils sont des impulsions ou des captations du sensible. C’est que, note Tanguy Viel, les phrases, ces « phrases qui nous frôlent en des instants de visite », sont des outils pour s’arrimer aux énergies du vivant. Les citations tirées de la bibliothèque sont autant d’ancres qui nous lestent dans le monde : « J’écris aussi, et surtout, pour adhérer au monde. »
Calvino, Blanchot, Bataille mais aussi saint Augustin, Aristote ou Pic de la Mirandole composent ainsi à mesure une communauté non pas pour se rencogner dans l’abstraction mais pour agripper le monde. Le livre est en effet tendu par une ligne politique, ce qui n’a rien pour surprendre de la part de celui qui a écrit Article 353 du code pénal et La fille qu’on appelle, et qui participe à un volume intitulé, en quelque sorte par antiphrase, Contre la littérature politique : il y a dans ce compagnonnage des auteurs quelque chose comme une communauté secrète, qui donne une ligne politique au volume. Notamment quand il rappelle, à la suite d’Italo Calvino, que la vie retirée de l’écrivain.e « est le fruit caché d’une confiscation », ramenant au plein jour les conditions économiquement dissymétriques qui conditionnent la possibilité de l’otium littéraire.
Ce tiraillement entre un désir de collectivité et la conscience d’une pratique littéraire en sécession se dénoue en quelque sorte par le geste formel. D’abord parce que Vivarium, par la manière de désigner le monde, de pointer des épiphanies discrètes qui donnent occasion à rêverie, sont autant de points de partage, de jonction collective avec le concret : une manière de partager le sensible pour détourner la célèbre expression de Jacques Rancière. C’est là une communauté de l’adresse littéraire, où le texte pointe à autrui le monde du bout des mots, le désigne depuis un lexique d’une rare précision (« cespiteux », « landicole »), selon le rythme d’une « prosodie déictique ». Mais c’est surtout par le dispositif formel que se joue quelque chose d’un appel démocratique, par cette manière de poser à égalité ces saisies du réel, de les juxtaposer sans qu’aucune ne prenne l’ascendant sur les autres, sinon par souci d’égaliser les harmoniques :

« La démocratie des fragments ne connaît pas de répit, leurs voix s’élèvent sur tous les tons, et leur monarques - puisqu’il s’agit sans doute de cela, n’est-ce pas, une monarchie parlementaire - s’y trouve sous haute surveillance, comme ces chefs sans pouvoir qu’on trouve dans les tribus amérindiennes, dont le rôle principal, sans aucune force impérative, est de maintenir la paix, l’harmonie et l’honnêteté. »
C'’est là sans doute la démocratie d’une littérature qui intensifie l’attention à l’ordinaire, qui y puise autant d’occasions de pensée, en les sertissant dans une phrase ouvragée, comme un vitrail, ou mieux, comme le cadre d’une fenêtre.



 

 Collatéral, Johan Faerber, 4 mars 2024





Aussi bien passionnant que magnétique : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit pour qualifier le nouvel opus de Tanguy Viel, Vivarium qui paraît ces jours-ci aux Éditions de Minuit. Après le formidable La Fille qu’on appelle, Tanguy Viel choisit de renouer dans le sillage d’Icebergs, son premier essai littéraire paru en 2019, avec une parole résolument moins narrative, largement ouverte à la méditation et qui procède par fragments continus ou discontinus. A la manière d’une spirale montanienne, Vivarium glisse d’interrogations sur la littérature en réflexions sur la manière de se saisir du monde : l’écriture s’ouvre alors comme rarement, de promenades en flâneries, à une approche écopoétique où l’approche de la matière par la langue ne cesse de faire question. Autant d’interrogations écologiques, esthétiques et esthésiques par lesquelles Collateral ne pouvait manquer d’ouvrir son dossier écopoétique en partant à la rencontre de Tanguy Viel le temps d’un grand entretien.

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