Romans


Vincent Almendros

Sous la menace


2024
144 pages
ISBN : 9782707349439
17.00 €


Ma voix avait changé. À présent, des poils duveteux dessinaient, sous mon nez, les prémices d’une moustache. Mes épaules s’étaient élargies et de rebutants boutons d’acné gravelaient mon front et mes joues. Au collège Irène-Joliot-Curie, on se moquait de moi.
Du reste, à cause de ce qui s’était passé, au début de la semaine, dans le vestiaire du gymnase, ma mère ne me supportait plus. Elle m’avait prévenu. Elle m’aurait à l’œil, durant le week-end chez mes grands-parents.
Honnêtement, je comprenais qu’elle se méfie de moi. Car elle et mes camarades avaient raison. Avec l’arrivée de la puberté, j’étais en train de devenir un monstre. 

ISBN
PDF : 9782707349460
ePub : 9782707349453

Prix : 11.99 €

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L’Obs, Jérôme Garcin, 4 janvier 2024

Almendros à l’os

Il n’écrit jamais long, mais chaque mot est compté. Même les blancs, chez lui, sont éloquents. C’est un romancier d’atmosphère, plus que d’intrigues. Il n’a pas le souci de plaire à son lecteur, il s’applique plutôt à le mettre mal à l’aise. Entre ses lignes se glissent des non-dits, des on-dit et des qu’en-dira-t-on. L’ambiguïté est son royaume, qu’il plonge dans le clair-obscur, où son évident talent se camoufle. Vincent Almendros, Avignonnais de 45 ans, enfant naturel de Nathalie Sarraute et de Patrick Modiano, entré chez Minuit en 2011 grâce à Jean-Philippe Toussaint, mériterait désormais la pleine lumière. Son quatrième roman porte un titre qui résume les trois précédents, pareillement elliptiques et oppressants : « Sous la menace ». Que ses narrateurs embarquent sur un voilier qui vogue vers Capri au milieu des méduses ou roulent en Nissan vers un hameau auvergnat perdu au milieu de rien, ils sont toujours précédés par de mauvaises rumeurs et suivis par de méchants soupçons. Immanquablement, le ciel s’assombrit, le péril guette, le présage est funeste. Ici, Quentin,14 ans, ronge son frein dans la Toyota que conduit sa mère, dont la nièce de 11 ans, Chloé, dort sur le siège arrière. Départ de Meaux, direction la maison des beaux-parents, dans le Vexin, avec halte au Jardiland pour acheter la plante à déposer sur la tombe du mari et père, disparu à 40 ans dans un mystérieux accident dont on ne découvrira les circonstances qu’à la fin. C’est Quentin, exclu de son collège pour violence, la rage au cœur et le visage duveteux constellé d’acné – « J’étais en train de devenir un monstre » –,qui raconte ce week-end sous haute tension. Entre sa mère, qui le bat froid, son grand-père amnésique, sa grand-mère arc-boutée sur ses souvenirs et la petite Chloé, qu’il terrorise, Quentin attend son heure pour exploser. La partie de campagne est un cauchemar, scandé par les « Tu parles, Charles » du perroquet. En 130 pages, Vincent Almendros signe le vertigineux récit de désapprentissage d’un adolescent obsédé par la mort de son père et sujet à de soudaines pulsions sexuelles. C’est de la littérature noire, chauffée à blanc.

 


 

 Les Inrockuptibles, Sylvie Tanette, janvier 2024

Avec Sous la menace, Vincent Almendros enferme un ado dans un huis clos familial pesant. Un véritable travail d’orfèvre.

Il a quatorze ans, coincé dans la voiture avec sa mère et sa cousine, en route pour un week-end chez ses grands-parents. Il et elles en profiteront pour passer voir son père. On ne vous dira pas où est le père, ce serait dommage.

Sous la menace
, le titre pourrait s’appliquer à chaque roman de Vincent Almendros. Comme toujours, l’auteur dès les premières pages instaure une ambiance t rouble, distille mille détails intrigants, crée une angoisse diffuse. Dans ce qui pourrait être une anodine réunion de famille, les non-dits et surtout les rivalités cachées entre les êtres apparaissent peu à peu. L’ambiguïté constitue le sujet clef de l’auteur de Faire mouche (2018). Par les yeux de son jeune narrateur, toujours inquiet et parfois inquiétant, les lecteur·ices découvrent une atmosphère un peu étrange, où un passé encombrant se révèle petit à petit. Almendros peaufine ici son art de l’ellipse et du silence, et ce n’est pas un hasard s’il a choisi pour héros un garçon bousculé par les bouleversements de la puberté, un collégien enfermé dans le monde des adultes, contraint de leur obéir et de taire ce qu’il pressent. CE qui frappe le plus dans ce roman, c’est la violence qui entoure ce jeune narrateur.

Une mécanique parfaite

« Elle ne cherchait plus à cacher l’aversion que je lui inspirais 
». ainsi le narrateur parle de sa mère au début de ce texte à l’atmosphère glaciale. Et on apprend dans la foulée qu’il risque de se faire virer de son collège pour avoir battu un camarade ‒ in comprendra pourquoi bien plus tard. Almendros a très finement creusé le sentiment d’être un paria, nié même par sa mère, éprouvé par son personnage. La Famille n’est pas un lieu idyllique chez le romancier, ni pour l’adolescent qu’il met en scène ni pour sa cousine Chloé, onze ans, embarquée dans ce week-end auprès d’adultes dont elle ne décode pas toutes les conversations. L’écriture sobre d’Almendros, son humour noir et son coût de la précision, fon de son travail littéraire une mécanique parfaite.



Le Figaro littéraire, Alexandre Fillon, 11 janvier 2024

Vertiges de l’adolescence

Quelques heures dans la vie d’un garçon surveillé de près par sa mère.

Vincent Almendros est un écrivain des climats et des ambiances. C’était d’emblée frappant dans les pages gracieuses de son coup d’essai, Ma chère Lise, où le talentueux débutant faisait se croiser une adolescente en train d’éclore et un jeune homme ayant l’impression d’avoir déjà vieilli. Cela l’a été plus encore avec Un été, huit clos sur l’eau impeccablement mené jusqu’à son retournement final et terrible. Vincent Almendros continua de monter en puissance avec Faire mouche, roman au cordeau ancré dans un village isolé de province et tout aussi lancinant. On ne sait jamais à quoi s’attendre en ouvrant l’un de ses livres, si ce n’est que la vigilance est de mise.

Le dernier en date, Sous la menace, est porté par la voix de son jeune narrateur, Quentin Mérieux a 14 ans et une acné envahissante. Depuis six ans et la mort de son père dans un accident de voiture, il habite à Meaux avec sa mère. Le temps d’un week-end, le voici en partance avec cette dernière et Chloé, sa cousine de trois ans sa cadette. Dans la Toyota anthracite de location, tout ce petit monde prend la direction du lieu-dit de la Bergerie, à la sortie de la ville de Vesles-la-Forêt que l’on ne trouve pas en cherchant sur Google. Là où se trouve la maison de Geneviève et Jean-Loup, les grands-parents de Quentin.

Les silences et les secrets

L’adolescent a récemment eu des problèmes avec un camarade dans les vestiaires du gymnase du collège Irène-Joliot-Curie, ce qui pourrait lui valoir d’être renvoyé. Il a été puni pour ça, il sait qu’il doit faire profil bas face à une mère sur ses gardes. La chaleur est déjà palpable, l’atmosphère légèrement électrique. La plante achetée au Jardiland va avoir besoin d’eau. La grand-mère semble nettement plus alerte que le grand-père, manifestement à l’ouest. Dans les parages, on note également la présence de Charles, le vieux perroquet, de Dingo, le gros chat noir, d’une piscine et d’une cabane perchée dans un arbre du jardin. Quentin va devoir composer avec sa cousine, Chloé qui craint les chatouilles, qui hésite entre devenir, plus tard, sage-femme ou écrivain et affirme avoir écrit un roman de six pages. Chloé, avec ses joues encore un peu rondes et potelées, son allure débraillée, ses chaussettes roses, ses baskets aux lacets dénoués et son lapin en peluche qui ne sent pas très bon. Leur différence d’âge se fait sentir. L’époque où ils jouaient ensemble sans se poser de question pendant des heures lui paraît bien loin…

Page à page, Vincent Almendros interroge inlassablement les non-dits, les silences et les secrets. En prenant soin de varier les nuances et les couleurs, de jouer avec la noirceur. L’écrivain dose la tension de chaque scène tout en conduisant le récit à pas feutré avec la plus grande précision. Naviguant en permanence entre la tension et le flottement, Sous la menace, prouve à nouveau combien son talentueux auteur est un maître du vertige.



Le Monde, Raphaëlle Leyris, 12 janvier 2024

L’adolescent rejeté

« Sous la menace », c’est la position presque existentielle dans laquelle se trouvent les personnages de Vincent Almendros, de Ma chère Lise à Faire mouche, en passant par Un été (Minuit, 2011, 2018 et 2015). Tous les romans de l’écrivain, né en 1978, hantés par des secrets de famille, baignent dans une ambiance lourde, dont les tenants et les aboutissants ne sont révélés qu’au compte-gouttes, entretenant un suspense presque suffocant, même si les ressorts de l’intrigue ont peu à voir avec ceux d’un authentique polar.

Dans Sous la menace, cette tension s’impose dès les premières lignes du récit fait par Quentin du week-end qu’il passe avec sa mère et sa cousine chez ses grands-parents. L’adolescent est en passe de se faire renvoyer de son collège après une bagarre, dont on découvrira petit à petit la cause. Sa mère n’a pas attendu cet événement pour le rejeter, mais pour quelle raison ? Et pourquoi la visite annoncée au père n’a-t-elle pas eu lieu ?

Le malaise grandit à mesure que l’écrivain joue des pronoms personnels qui peuvent induire à la confusion, s’amuse avec la polysémie des mots, le montage et les coupes. Il ouvre ses chapitres par des plans ultra-rapprochés qui promettent des scènes bien plus gore qu’elles ne le sont. Cette malicieuse élaboration de la forme, très en phase avec le catalogue des Editions de Minuit, qui accueille Vincent Almendros, ne se fait pas au détriment du récit ou des émotions : elle nourrit au contraire ce roman de l’adolescence, du silence et du deuil.


 
Sud Ouest, Olivier Mony, 5 janvier 2024

Un récit autour des affres de l’adolescence. L’auteur confirme dans ce quatrième livre qu’il est bien le grand romancier du malaise de notre société.

 

Il est souvent question à son propos de « vert paradis ». C’est repeindre à peu de frais aux couleurs du bonheur, le souvenir de l’angoisse. Quiconque a conservé la mémoire vive de son adolescence sait ce que ce temps eut d’obscur, d’inconfortable, d’humiliant parfois, de compagnonnage forcé avec toutes sortes de solitudes. Manifestement, relativement à ces âges incertains, à la lecture de son dernier (le quatrième) roman, « Sous la menace » Vincent Almendros est doté d’une excellente mémoire.

Ce serait donc l’histoire de Quentin, le narrateur, 14 ans. Quentin, le temps d’un week-end, passé chez ses grands-parents, dans leur maison à la campagne, du côté de l’Ile de France. Il n’est pas venu seul. Sa mère l’accompagne, ainsi que Chloé, sa cousine germaine de 11 ans. Ce séjour en famille est aussi l’occasion de fleurir et de se retrouver sur la tombe de Yann, son père, décédé dans un accident de voiture quelques années auparavant.

Conflits et ennuis

L’ambiance est lourde entre ces différents protagonistes. Et d’abord entre l’adolescent et sa mère qui semblent ne plus se comprendre, ou, à tout le moins, ne pas savoir se parler. Tout est prétexte à des conflits entre eux. Il est vrai que Quentin est menacé d’être exclu de son collège après s’être battu avec l’un de ses camarades de classe qui moquaient les avanies physiques (mue de la voix, acné, système pileux…) que lui faisait subir la puberté.

Un malaise qui ne tarde pas à sourdre et à se propager entre ses pages comme un virus que l’on ne saurait combattre

La vie paisible des grands-parents n’est guère adaptée au tumulte permanent que ressent l’enfant qui a passé l’âge des siestes au bord de la piscine, des cabanes dans les arbres et des tartes aux fruits. La maison est écrasée de chaleur et Chloé se défend mal d’un sentiment d’ennui qui l’accable peu à peu. La mère apparaît sans cesse au bord de la crise de nerfs. Quentin et sa cousine s’agacent et se cherchent. On prévoit une balade à vélo à travers champs et sentiers pour aller observer, à quelques kilomètres de là ; un cheval en liberté. Cela s’avérera n’être pas nécessairement une glorieuse idée…

Impressionnant de justice

Rien que de très commun, en somme. Mais justement, ce qui fait le prix et la force de cet impressionnant de justesse « Sous la menace », c’est d’assumer cette apparente banalité, d’en faire même l’élément premier du malaise qui ne tarde pas à sourdre et à se propager entre ses pages, comme un virus que l’on ne saurait combattre.

Vincent Almendros s’y entend depuis son premier livre, « Ma chère Lise », et à chacun de ceux qui ont suivi, pour évoquer cette étrangeté du quotidien. Il met en place d’authentiques machines romanesques piégées dont l’hyperréalisme finit toujours par ouvrir la voie à des gouffres terrifiants. Dans le paysage littéraire français d’aujourd’hui, il est le seul à savoir faire ça ; le seul depuis le Emmanuel Carrère de « La Classe de Neige ». Le voilà en tout cas, au sommet de son art en la matière, distillant ici ou là des indices de la possible catastrophe à venir. Pourquoi le père de Quentin, au matin de son accident, s’est-il rendu au chevet de son fils ? Quelle est cette histoire de lettres qui se murmure ? Quentin ne sait-il pas que, suivant l’axiome, « jeux de mains, jeux de vilains » et ne peut-il laisser sa cousine tranquille ?

Il y aura bien un dénouement et tout sera alors peut-être dénoué. Ou pas.

 


 

Le Temps, Julien Burri, 17 janvier 2024

 

«Sous la menace», de Vincent Almendros, ou les ressorts d’une adolescence orageuse

Le quatrième roman de Vincent Almendros continue, pour notreplaisir, de creuser les non-dits et de frôler la catastrophe

 

Le titre de ce quatrième roman, Sous la menace, pourrait résumer toute l’oeuvre de Vincent Almendros, expert pour distiller, l’air de rien, une suspicion, une angoisse impalpable et sourde dans ses textes, depuis Ma chère Lise (2011), puis avec les très réussis Un été (2015), ou Faire mouche (2018). L’écrivain excelle à faire surgir le doute, partant de mots apparemment banals, de formules anodines. Peu à peu, chaque phrase creuse et alimente un soupçon général: c’est tout le langage qui devient potentiellement le signe d’un secret caché et s’en trouve comme «réactivé», mis sous tension.

Anguille sous roche

Le lecteur est tendu, attentif au moindre détail. Il sait qu’il y a anguille sous roche. L’anodin captive, sous la plume d’Almendros. Soudain, même, et peut-être surtout, l’apparente quiétude. Après un exergue faussement calme de Zola, tirée de La Bête humaine, «Non, non, sois tranquille, rien ne te menace», nous voici prévenus : nous entrons dans un texte «risqué», en terrain miné. «Avec l’arrivée de la puberté, j’étais en train de devenir un monstre», nous explique le narrateur de Sous la menace, Quentin, 14 ans. Ses camarades de classe se moquent de sa moustache naissante et de ses boutons. Il est question de le renvoyer du collège, à cause de son comportement. Qu’a-t-il fait ? Sa mère se méfie de lui.

Fourmis volantes

Avec sa mère, justement, et sa cousine Chloé, 11 ans, le jeune homme va rendre visite à ses grands-parents. C’est bientôt l’été, au bord d’une piscine. Mais des fourmis volantes s’abattent sur la table et ses convives; la tension monte, un orage s’annonce, l’air devient électrique… Le père ? «Depuis l’accident, nous parlions de lui comme s’il s’était seulement absenté quelques heures et allait revenir pour le déjeuner, en s’excusant d’avoir traîné sur la route.» On apprend assez vite qu’il ne reviendra plus.

Charles, le perroquet

Le roman développe en parallèle une veine comique, burlesque, avec le grand-père farfelu et son vieux perroquet, Charles. «Tu parles, Charles», répète l’oiseau. Et puis «ténor», qu’il prononce de telle sorte que le narrateur entend «t’es mort». Quelques mots suffisent à l’écrivain pour croquer un personnage, l’incarner, le rendre vivant. Le dénouement sera orageux, mais pas autant qu’attendu, quitte à sembler manquer de force. Comme si l’auteur préférait nous surprendre, ne pas nous laisser avec d’horribles secrets de famille, mais avec une forme de rédemption. La douceur est peut-être plus osée, elle représente un pari plus intéressant, plus risqué, pour le romancier, dans un monde devenu aussi sombre.

 


 

Le Matricule des anges, Jérôme Delclos, janvier 2024

 

 


 

L’Humanité, M.S., 1er février 2024

 

Sur l’adolescence plongée en plein deuil ombrageux

Vincent Almendros, dans un roman à l’écriture elliptique, suggère à la perfection les désarrois d’un garçon de 14 ans au seuil de sa mue vers l’âge d’homme.

 

Celui qui dit « je » Quentin, 14 ans, attend sa mère dans la voiture, avec sa cousine Chloé qui dort à l’arrière « tête renversée ». Il a des boutons, « petites vésicules rosâtres aux extrémités laiteuses qui donnent à (s)on visage l’aspect d’un fruit exotique ». La mère revient d’acheter des fleurs, « un rituel depuis l’accident ». Le père a trouvé la mort au volant, six ans plus tôt. Vincent Almendros plonge son lecteur dans les tourments du jeune narrateur, qui vient d’être viré du collège pour avoir tabassé un camarade…

Chloé, un pied dans l’enfance, l’autre déjà ailleurs, est dans un lycée catholique. Elle a encore son doudou, un lapin en laine bouillie. Son « odeur de nuit, de larmes et de bave devait la rassurer », se dit Quentin, dont le flux de conscience irrigue la prose. Chloé ne sait trop quoi faire de son corps qui change.

Un texte truffé de sensations

La tension va croissant durant le week-end chez les grands-parents. Le patriarche, atteint d’Alzheimer, ne les reconnaît pas. Les deux adolescents, désœuvrés, maussades, taiseux, boudeurs, se demandent quoi faire : jouer dans la cabane, désormais trop petite pour eux, se baigner dans la piscine, faire de la balançoire ou aller voir le cheval avant l’arrivée de l’orage ? Et le vent qui charrie une « douceur malsaine ».

Est-ce leur présence pesante qui crée une atmosphère néfaste ? On découvre un passereau mort sur le gravier, avec « plus que deux trous à la place des yeux ». Il pleut une nuée de fourmis volantes durant le déjeuner, dans les verres, sur la nappe et les assiettes, signe inhabituel de canicule en plein mois de mai. Un perroquet au « vieux bec tout gris » persifle sur son perchoir à coups de « Tu parles, Charles ». En prime, un chat, le chien des voisins et un poisson grillé, à la « peau striée de marques noires », à l’œil « devenu étrangement blanc ».

Le ton est unique d’un texte truffé de sensations rapportées dans la plus stricte économie, au fil d’une écriture précisément elliptique. Il appartient au lecteur de meubler les silences. La découverte d’un rien de vérité sur la mort du père finit par sortir, créant une sorte d’apaisement dans un deuil lourd à porter. Au moment de partir, la grand-mère donne à Quentin la canadienne paternelle doublée de laine de mouton. « Elle doit être à ta taille maintenant. » Elle l’est, en effet.

 


 

Elle, Olivia de Lamberterie, 25 janvier 2024

 

 


 

Libération, Virginie Bloch-Lainé, 4 février 2024

 

Ado trouble

Un huit clos familial tendu par Vincent Almendros

 

C’est un roman dans lequel tout le monde éprouve de la gêne. Mais pour le lecteur, happé par ce climat tendu, le malaise est délectable. Une catastrophe est-elle sur le point d’avoir lieu ? On la redoute et on la guette entre les lignes de Vincent Almendros, écrivain né en 1978, auteur de trois précédents romans, et dont l’écriture épurée est d’une extrême délicatesse. On dirait que le texte a été déposé avec de fines baguettes sur la page et que tout est entré du premier coup, sans un pli. Où sont les coutures ?

Quentin, en revanche, le narrateur de Sous la menace, gigote à droite, à gauche et ne trouve sa place nulle part. Son entourage ne fait rien pour l’accompagner dans la crise qu’il traverse. C’est en partie celle de l’adolescence, puisqu’il a 14 ans. En partie seulement. Lorsque s’ouvre le roman, il est en voiture avec sa mère au volant et sa cousine de 11 ans à côté de lui. Elle s’appelle Chloé, Quentin ne l’a pas vue depuis un moment, leur différence d’âge lui semble importante, mais Chloé l’intéresse beaucoup. Ils vont passer le week-end chez les grands-parents paternels de Quentin. La grand-mère est relativement accueillante mais elle ne déborde pas de tendresse non plus. Le grand-père n’a plus la mémoire de rien. C’est plus grave que cela : il est pétrifié, enfermé ailleurs, dans le chagrin. Le style précis d’Almendros est infusé par une pointe de sadisme. On croit parfois qu’il décrit un insecte alors qu’il s’agit du grand-père : « Entaillée de coupures roses faites délicatement dans la chair avec une fine lame d’un couteau, sa peau grise et blanche luisait d’huile. » Dans cette famille, c’est chacun pour soi. Le père de Quentin est mort récemment dans un accident de voiture, la mère du narrateur fait la tête et elle a du mal à serrer son fils contre elle. Elle peine à l’aimer. L’exaspération qu’une mère peut éprouver à la moindre respiration de son enfant, Vincent Almendros la rend sensible à chaque page car cette mère ne s’arrête jamais de blâmer Quentin : « Le visage enflé par la colère, ma mère me défia d’un œil mauvais. » Puis : « On ne peut vraiment pas te faire confiance, souffla-t-elle. »

Avec Chloé, qui oscille entre la petite enfance et l’adolescence, la mère se montre plus indulgente qu’avec son fils, mais sa gentillesse ne dure qu’un temps. Lorsque le deuxième jour, après qu’elle a vécu avec Quentin des moments compliqués qu’elle garde secrets, des instants qu’elle n’oubliera jamais, des larmes coulent sur les joues de Chloé : « Qu’est-ce qu’il y a encore ? s’agaca ma mère. » Vincent Almendros est un maître de l’écriture des détails. Dans la façon dont Chloé se penche et se met « à compter ses doigts de pied en les pinçant un à un », dans la manière dont sa serviette de plage « glissa dans son dos et dévoila ses petits osselets qui bosselaient sa colonne vertébrale » se dessinent, outre la fébrilité, l’embarras. Sous la menace est un roman sur l’acuité propre à l’enfance. Quentin et Chloé ont l’instinct de ce qu’il faut taire et ils ont compris que ces adultes n’étaient pas leurs alliés. Vincent Almendros se faufile dans les sens pointus comme des aiguilles de ces deux cousins. A un moment Quentin manifeste pour sa mère une curieuse indulgence : « Je ne lui en voulais pas. Au fond, elle croyait bien faire et avait envie que tout se passe bien, mais elle s’y prenait mal. Nous étions pareils. » C’est le seul passage où le romancier pense trop à la place de son héros. Heureusement, plus tard, Quentin en voudra à sa mère et il aura raison.

 


 

 




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