Revue Critique
Critique n°925-926 Pier Paolo Pasolini. Un songe fait en Italie
Le centenaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini en 2022 a donné lieu en France comme en Italie à une avalanche de publications. La fascination exercée par ce poète — ce créateur — n’a jamais cessé depuis sa mort tragique le 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie. En France autant qu’en Italie, et pourtant différemment, Pasolini subjugue, attire, envoûte. Mais le plus frappant, presque un demi-siècle après son assassinat, c’est l’actualité qu’a reprise son œuvre.
Pasolini se présentait dans un de ses poèmes comme une force du passé ; ce numéro spécial de Critique le montre comme une force de notre présent. Et pour contrebalancer les effets d’appropriation qui, en France, ont fait de lui une icône, c’est un Pasolini rendu à l’Italie que nous avons voulu donner à voir, en invitant plusieurs spécialistes italiens de son œuvre (Marcantonio Bazzocchi, Gianluigi Simonetti) aux côtés de connaisseurs français de sa réception italienne (René de Ceccatty, Thierry Hoquet, Marielle Macé, Martin Rueff).
Avec un texte inédit en français de Walter Siti, écrivain et éditeur des œuvres complètes de Pasolini en Italie, qui revient sur « Le mythe Pasolini ».
Le Monde, Tiphaine Samoyault, 20 juin 2024
Vérité de Pasolini
Rêver que Pier Paolo Pasolini (1922-1975) soit encore parmi nous en des temps politiquement sombres est une composante de son mythe, celle qui le fait traverser les oppositions politiques et voit en lui un prophète de tous les maux qui peuvent atteindre le présent. Or, comme le soutient l’écrivain Walter Siti, « à bien y regarder, Pasolini n’a pas annoncé grand-chose du futur de l’Italie ou du monde ». Mais, et c’est un peu la même chose pour Sartre, le fait qu’il se soit souvent trompé n’abime pas le mythe, bien au contraire. Tout mythe est une machine nostalgique, une façon d’échapper au temps. Revenir à l’œuvre de façon critique et située permet de voir quelle force ce « poète civique », épris de justice et de vérité, en lien direct avec l’actualité, l’opinion publique et la vie peut avoir pour le présent.
Le numéro de la revue Critique consacré à Pasolini écrivain, éditorialiste, cinéaste, arrive à point nommé. Sa ponctualité tient d’abord à son léger décalage. L’année 2025 commémorera le 50° anniversaire de la mort de l’écrivain et cinéaste. Publier ce numéro un an avant est une première façon d’échapper — au moins en partie - au mythe auquel cette mort et toutes les hypothèses faites à son propos ont beaucoup contribué. Toute personne informée sait désormais qu’il s’agissait d’un assassinat politique déguisé en crime sexuel, même si l’on débat encore de la nature du véritable commanditaire et des conditions exactes du meurtre. Cela n’abolit pas le martyre, mais invite à porter sur lui un regard plus politique.
La grande justesse de ce numéro vient aussi de son double ancrage en France et en Italie. Martin Rueff, son maitre d’œuvre, connaît intimement les deux pays et nourrit depuis longtemps les dialogues entre ses penseurs et ses poètes, très fructueux ici. Le fait qu’il soit actuellement en train de retraduire toute l’œuvre d’Italo Calvino (1923-1985) — on lui doit récemment la traduction (avec Christophe Mileschi) et l’édition française de sa correspondance (Le Métier d’écrire, Gallimard, lire « Le Monde des livres » du 10 novembre 2023) - permet également de mettre en évidence deux façons distinctes, parfois opposées, de penser la parole et l’écriture, et de les vivre. Calvino est du côté de la précision, du murmure, de la « raison lente » ; Pasolini est du côté des effets immédiats, des expérimentations parfois contradictoires, de la parole vive et forte. Mais tous deux sont animés d’un souci de la vérité et du dévoilement qui définit seul une politique de la littérature : plus que Calvino cependant, Pasolini a toujours pensé qu’il fallait prendre l’histoire à bras-le-corps et que cette vérité n’avait de sens que dans l’histoire.
Le numéro de Critique s’ouvre sur un texte de Pasolini jusque-là inédit en français et intitulé « Nouvelles questions linguistiques ». Publié dans une revue en 1964, il avait été repris dans le volume Empirismo eretico de 1972, mais non traduit dans la version française de ce livre (L’Expérience hérétique, Ramsay, 1993), car jugé trop ancré dans la situation italienne. Or ce texte, dans lequel Pasolini donne des bons et des mauvais points à tous ses contemporains (c’est plutôt amusant), est majeur pour comprendre qu’il ne peut y avoir de politique de la littérature sans politique de la langue, c’est-à-dire sans insoumission aux normes instrumentales et technicistes qui la figent.
Génial inventeur de formes, il pousse l’écriture à sa limite et il n’a pas peur d’être radical. C’est bien ce qu’a montré Hervé Joubert-Laurencin dans Le Grand Chant. Pasolini poète et cinéaste (Macula, 2022), commenté ici par Martin Rueff : le poème est une forme de vie qui se lit jusque dans les images du cinéma de Pasolini : « D’une part, il nous oblige, nous qui sommes entourés d’images, à penser ce qui reste chantable dans le monde du visible ; d’autre part, nous qui sommes abreuvés de discours, il nous somme d’entendre ce qui reste visible dans le monde des mots. Il nous apprend à voir le langage et à écouter les images. » Poète, Pasolini l’est de façon élargie (cette idée revient dans toutes les contributions du volume), jusque dans la parole militante ou la parole ordinaire. Marielle Macé consacre un essai aux réponses de Pasolini au courrier reçu de ses lecteurs et de ses lectrices, de toutes classes sociales et régions d’Italie entre 1960 et 1965, dans l’hebdomadaire communiste Vie nuove. Il le fait de façon pédagogique et souvent douce, invitant chacun et chacune à écrire pour être au plus près de son expérience du monde.
Au cœur du volume, un entretien passionnant avec René de Ceccatty, traducteur et biographe de Pasolini, expose avec intensité ce à quoi peut ressembler une vie « avec » Pasolini. Si son rapport à lui a beaucoup évolué, depuis la première vision, à 13 ans, de L’Evangile selon saint Matthieu et la première lecture, à 17 ans, du roman Accattone, devenant progressivement plus avisé et distancé, son admiration reste intacte et le place à l’égal de Dante dans la création artistique italienne : pas une simple figure, mais un guide mettant l’exigence de vérité en lieu et place de la violence des pouvoirs.
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- Critique n°627-628 Vies de philosophes, 1999
- Critique n°624, 1999
- Critique n°623, 1999
- Critique n°622, 1999
- Critique n°620-621 Claude Lévi-Strauss, 1999
- Critique n°619 Sur Mallarmé, 1999
- Critique n°618 Fiction française : des goûts et des couleurs, 1998
- Critique n°617 Sur Adam Smith, 1998
- Critique n°615-616 Les classiques décoiffés, 1998
- Critique n°608-609 Dicomania ou la folie des dictionnaires, 1998
- Critique n°607, 1998
- Critique n°591-592 Cinquante ans 1946-1996, 1996
- Critique n°591-592 Cinquante ans 1946-1996, 1996
- Critique n°589-590 Arrêts sur l'image, 1996
- Critique n°579-580 Pierre Bourdieu, 1995
- Critique n°567-568 Jacques Bouveresse : Parcours d'un combattant, 1994
- Critique n°553-554 Sicile : La lumière et le deuil, 1993
- Critique n°529-530 Sciences humaines : sens social, 1991
- Critique n°519-520 Samuel Beckett, 1990
- Critique n°512-513 Giacomo Leopardi, 1990
- Critique n°471-472 Michel Foucault : du monde entier, 1986
- Critique n°459-460 Photo/peinture, 1985
- Critique n°428-429 Dans le bain japonais, 1983
- Critique n°414 La terre et la guerre dans l'œuvre de Claude Simon, 1981
- Critique n°408 L'Œil et l'oreille, 1981
- Critique n°399-400 Les philosophes anglo-saxons par eux-mêmes, 1980
- Critique n°394 Littératures populaires : du dit à l'écrit, 1980
- Critique n°392 Le comble du vide, 1980
- Critique n°385-386 30 ans de poésie française, 1979
- Critique n°369 La philosophie malgré tout, 1978
- Critique n°339-340 Vienne, début d'un siècle, 1975
- Critique n°333 La psychanalyse vue du dehors (I), 1975
- Critique n°229 Maurice Blanchot, 1966
- Critique n°195-196 Hommage à Georges Bataille, 1963
