Romans


Emmanuel Chaussade

Elle, la mère


2021
96 pages
ISBN : 9782707346711
12.00 €
15 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Elle, petite fille aux origines modestes. Envie de vivre plus forte que la mort.
Elle, adolescente aux rêves de prince charmant. Bal des illusions perdues.
Elle, femme libre, jalousée, traquée. Sacrifiée pour enterrer le passé.
Il revient au fils de découvrir les secrets de famille. Histoires de haine et d’amour.
Elle, la mère. 

ISBN
PDF : 9782707346735
ePub : 9782707346728

Prix : 8.49 €

En savoir plus

Lire l'article de Norbert Czarny "L'intime, l'universel", En attendant Nadeau, 13 janvier 2021


Baptiste Liger, Lire, février 2021

Lai maternel

Ce pourrait être l’histoire d’une « Emma Bovary du pauvre ». Et la formule n’a rien de péjoratif. Mais il est difficile de l’utiliser, en cet instant, pour le narrateur. « Il l’a marquée d’une petite croix et l’a embrassée une dernière fois sur le front. Comme il l’a toujours fait. » La voilà désormais sous terre, avec ses secrets. Elle, la mère – d’où le titre de e bref premier roman, magnifique et dérangeant, d’Emmanuel Chaussade. La suite tiendra, pour le fils, en une quête des origines afin d’éclaircir le destin de cette femme qui « en a vu des morts. Une collection de cadavres avec des dates d’arrivée et de sortie ». Ce qui l’a peut-être amenée à aimer « tout le monde de la même façon ». Peut-être aussi pour oublier son passé, entre une jeunesse cauchemardesque dans un hôpital gouverné par des religieuses, un (futur) beau-père trop aimant avec les petites filles, une belle-mère qui la méprise, sans oublier un mari bourgeois volage et pas forcément honnête avec le fisc.
Ainsi présenté, Elle, la mère ne brille pas par sa singularité. Mais le ton incantatoire, élégant (parfois un poil trop appuyé) d’Emmanuel Chaussade et sa manière de briser la chronologie distillent une certaine étrangeté à cette quête de liberté et d’émancipation. Certaines phrases anodines ou situations banales prendront une tonalité particulière lors d’une scène insoutenable (page 77). Un tabou explose soudain, le texte prend une intensité inattendue. Un « coup de folie » pour cette mater dolorosa, un coup de massue pour le lecteur.



Lire l'article de Philippe Garnier "Les silences de la mère", Philosophie magazine, 11 janvier 2021


Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 28 janvier 2021

Emmanuel Chaussade
Inépuisable intime


L’on reçoit ce mince premier roman comme un choc. Par la violence contenue de son écriture. Par la succession des dévoilements terribles. Comme par le regard d’apparence distancié, et son saisissant effet d’étrangeté, de celui qui raconte. Un fils conduit à évoquer, sous les poussées contradictoires de la douleur et de la colère, sa mère récemment disparue. Avec cet incipit d’apparence banale, qui, d’emblée, pourtant délivre le sens général de son lamento : « Elle n’a rien dit quand ils l’ont soulevée. » La phase n’appellerait pas davantage de commentaires si celle dont il est question n’était à ce moment précis portée dans son cercueil. À cette perte, le fils ne peut manifestement pas se résoudre. La force du lien se trouve tout de suite affirmée. Puis, « descendue dans le trou (…) elle s’est glissée en douceur à côté de son mari », pour dire l’autre relation qui avait orienté sa vie, dans des directions souvent contraires.
Par saccades, dans ce récit dépourvu du moindre connecteur grammatical, seulement constitué de courtes indépendantes juxtaposées, jaillissement de paroles se bousculant sur le bord des lèvres, des bouts d’une existence viennent au jour. Dans le désordre d’une déploration et d’une fureur. La petite fille d’origine modeste et sa soif de vivre, l’adolescente romantique salie et désillusionnée, la femme avide de liberté entravée par de trop lourds secrets de famille, la mère fantasque et un peu trop aimante. L’irrésistible torrent verbal d’Emmanuel Chaussade fait ainsi surgir les visages divers de cette femme qui, parvenue à l’âge adulte, affichait tous les dehors de la réussite et de l’aisance alors que la pauvreté affective et les vieilles soumissions étaient son lot véritable, plombé par le poids d’un passé qui n’était jamais passé. Le fils en avait fait la découverte tardive. L’Alzheimer final de la mère et du père lui apparaissait maintenant telle une façon de se tenir à l’écart des débordements du flux boueux. Rarement un texte aura exprimé avec autant de délicatesse en même temps qu’avec autant de franchise, faisant fi des tabous, l’image qu’un fils peut se construire de sa propre mère. Rarement non plus le flot de la parole se sera aussi admirablement déversé, charriant de l’implicite à jet continu. La littérature de l’intime demeure capable de bouleversantes surprises. À la mesure de l’inépuisable matière humaine. Emmanuel Chaussade nous en propose l’un des plus émouvants aperçus qui soit.





Camille Laurens, Le Monde
, vendredi 29 janvier 2021

Lui, le fils

Comment dire la solitude ? en faire le sujet – le seul sujet – d’une histoire où plusieurs générations s’entremêlent pourtant ? Comment rendre palpable la solitude humaine ? à travers les liens, par-delà les liens, malgré les liens familiaux ou amoureux ? Qu’est-ce qui tient quand on adosse la solitude à l’amour ? Ce sont les questions auxquelles répond le premier roman sensible d’Emmanuel Chaussade, Elle, la mère. Si c’était un tableau, on y verrait au centre une femme anonyme, jeune et vieille, laide et belle, démunie ; autour d’elle une foule de gens, d’enfants occupés à autre chose, les yeux et la tête ailleurs, détournés d’elle, ou bien haineux, mauvais, et la passion qu’elle a pu susciter ne se devinerait qu’au regard aimant porté sur elle par le peintre, hors cadre.
Ce peintre, c’est Gabriel, le troisième enfant de la mère, celui qui raconte sans jamais dire « je », comme s’il lui fallait se retirer pour mieux voir. Son personnage est là, pourtant, discret jusque dans l’une des scènes finales, terrible, alors qu’il a 6 ans, « un coup de folie » de la mère qui fait relire différemment l’ensemble du livre. Celui-ci s’ouvre sur son enterrement, où personne d’autre que lui n’est venu « Elle est seule dans sa mort. Elle est seule dans la solitude de la terre. Le fils est seul dans son chagrin. Solitude commune, partagée. » Pourquoi ? N’a-t-elle pas eu une vaste famille ? N’a-t-elle pas entretenu pendant des années une maisonnée de huit personnes, tirant des montages de vêtements à repasser d’« un grand panier qui servait de lit au fils pour discuter à côté d’elle » ? De ces anciens moments de confidence, il tire un savoir fragmenté qui construit peu à peu la figure maternelle, livrant dans le désordre des pans de vie qu’il nous faut réassembler avec lui ensuivant la ligne des fractures.
La mère, issue d’une large fratrie dispersée, a été très tôt abandonnée, et l’abandon est devenu son sentiment intime. Oubliée par son père, « un sacré queutard », bientôt orpheline de mère, elle est placée chez les sœurs. C’est la guerre, elle manque de tout, travaille comme « fille de salle. Fille salie » : abusée sexuellement par un bourgeois pédophile, elle est engrossée à 18 ans par le fils de celui-ci, dont elle est tombée amoureuse – « elle croit au prince charmant ». « L’enfanteur », bien loin de « l’enchanteur » rêvé, répare en l’épousant : « Elle est déclarée mère et femme de. » Elle trime sans aucune reconnaissance, perd l’un de ses enfants. Ses deux aînés la négligent, ses beaux-parents la méprisent par ce qu’elle n’appartient pas à leur milieu catholique aisé. Son mari la trahit avec ses propres sœurs, elle le trompe elle aussi, riche de sa seule force de survie, essaie de combattre, en vain, « enterrée vivante » jusqu’au mouroir où elle finira seule, mère devenue « Alzeimère ».
Ce portrait de femme, « Emma Bovary du pauvre », pourrait sembler hésiter parfois, malgré la caution des Editions de Minuit, entre chromo naturaliste et roman-photo pris dans le pathos de « douleurs infinies ». Mais, malgré quelques facilités, il trouve son envol dans un style syncopé où les phrases nominales et l’absence d’autres noms propres composent une mosaïque de souvenirs éclatés qui rend compte de l’opacité tragique de la vie. Le fils lui-même n’est sûr de rien, il n’élude ni les contradictions ni sa propre ambivalence. « La mère est incapable de recevoir de l’amour comme d’en donner », dit-il. Un peu plus loin, il note : « Désir surtout d’être aimée. Désir jamais rassasié. » et plus loin encore : « Elle aime d’un amour vrai, d’un amour pur. Elle aime sans distinction. A vie » Les accents durassiens ne masquent pas la dureté sociale du propos. Le sacrifice d’une femme détruite par le sentiment de son infériorité de classe et les frustrations, la violence d’une vie qui a transformé « le sourire lumineux » d’une jeune fille en « une fente goyesque », édentée.
Le fils a-t-il aimé sa mère ? « Oui, il l’a aimée, puis il ne l’a plus aimée. Il l’a même détestée. » Il se souvient que, installé à Paris, il écoutait au téléphone sa « diarrhée verbale monocorde », tandis qu’elle ne lui posait jamais aucune question, « par discrétion ou par indifférence ». Un jour, après bien des faux-fuyants, il lui a révélé son homosexualité. « Secret découvert, aussi vitre étouffé (…). Non-dits et silence méprisant. Révélation enterrée vivante. » Il a peur de lui ressembler, de reproduire ses défaites come elle a répété les malheurs de ses propres parents, d’être écrasé par les secrets de famille. Si la mère n’a ni nom ni prénom, c’est qu’elle est universelle. Il y a d’elle dans le fils, sans elle est incomplet. On l’entend, elle, la mère, résonner dans Gabriel, comme dans Emmanuel. Porter ainsi sa mère en soi rend, impossible de s’en détacher, même après sa mort, sauf peut-être en la racontant dans un livre. Celui que nous lisons est dédicacé : « Avec Bruno. » Gabriel a mené l’enquête « au plus profond du mal » pour pouvoir aimer à nouveau – « aimer sans plus, amer sans moins » -, ne pas juger, et s’affranchir enfin. « Comprendre pour ne pas souffrir comme elle. Savoir pour conquérir sa propre liberté. » Être libre, et pas forcément seul. Vivre avec. Devenir soi-même. Lui, le fils.



 

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