Critique


Emmanuel Levinas

À l’heure des nations


1988
Collection Critique , 224 pages
ISBN : 9782707311924
22.30 €


Les soixante-dix nations : tel était le thème choisi par le 27e colloque des intellectuels juifs de langue française. Quel sens prenait pour le judaïsme, conscient de procéder de l’Histoire sainte, sa présence à l’Histoire universelle, auprès des nations et parmi elles ?
Ce thème avait déjà été approché au cours de quatre rencontres précédentes. Le présent ouvrage reproduit les “cinq lectures talmudiques” qu’Emmanuel Levinas donna devant cet auditoire de 1981 à 1986.
S’y ajoutent des textes consacrés à l’exégèse rabbinique touchant l’amour du prochain et de l’étranger, au concept de “kénose”, mais aussi aux problèmes de l’intégration et de la distance que pose au judaïsme l’Europe issue du siècle des Lumières. Un débat réunissant en Hollande des penseurs juifs et chrétiens permet de souligner la féconde originalité, sur ce plan, de la pensée de Franz Rosenzweig. Et un entretien avec Françoise Armengaud aborde quelques thèmes essentiels de la philosophie juive dans le cadre de la philosophie générale.

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

Avant-Propos.

Lectures talmudiques. Pour un place dans la Bible. La traduction de l’Écriture. Mépris de la Thora comme idolâtrie. Au-delà du souvenir. Les nations et la présence d’Israël.

Pensée et sainteté. De l’éthique à l’exégèse. Judaïsme et kénose.

La Bible et les Grecs. La Bible et les Grecs. La pensée de Moses Mendelsshon. Une figure et une époque.

Amitié judéo-chrétienne. La philosophie de Franz Rosenzweig.

Entretiens. Judaïsme  et  christianisme. Sur la philosophie juive.

Claude Jannoud (Le Figaro, 21 novembre 1988)

Entre la Thora et la pensée grecque
 
 Emmanuel Levinas est au carrefour de la pensée juive et de la philosophie occidentale. Il éclaire l’une par l’autre. Un des premiers et des meilleurs commentateurs de Husserl et Heidegger en France, il est aussi celui qui a contribué sortir Maimonide et d’autres philosophes juifs du ghetto intellectuel dans lequel ils étaient retenus. Ce dualisme est la source d’une pensée originale dont l’autorité s’étend aujourd’hui bien au-delà des cercles spécialisés.
C’est un des sujets d’À l’heure des nations, recueil des “ Lectures talmudiques ” de l’auteur, d’interventions à des colloques et d’entretiens divers. Au cours de l’un d’eux, Levinas s’explique sur sa démarche parallèle. Enfant en Lituanie, il avait été nourri de la culture de la Thora. Jeune homme, il rencontra la pensée grecque de laquelle procède la raison occidentale. Il n’était pas dépaysé dans ce nouvel univers. “ La philosophie, dit-il, dérive de la religion. ” Ce qui n’implique aucune servilité de la philosophie. “ Il s’agit, déclare-t-il à Françoise Armengaud, de deux moments distincts mais solidaires de ce processus spirituel unique qu’est l’approche de la transcendance. ”
Levinas rappelle la parole de Maimonide : “ Le spirituel c’est le connaître. ” On ne peut éluder aucune des formes du savoir, encore ne doit-on pas oublier qu’il y a quelque chose au delà de celui-ci. “ C’est ce qu’on appelle la sagesse. ” Obsédé par l’être, la totalité, pratiquant l’exclusion, la philosophie occidentale a délaissé trop souvent cette dernière. Il faut donc philosopher autrement. C’est ce qu’a tenté de faire Levinas en interrogeant la Bible et les commentaires talmudiques. L’héritage grec et la Bible ont fait la conscience européenne. D’une part, il y a l’histoire immanente, de l’autre, il y a l’Histoire sainte incarnée dans le peuple juif. Qu’en est-il de celui-ci après Auschwitz et la création de l’État d’Israël ? Que signifie sa longue errance au cours des siècles. Ces questions nourrissent la méditation de Levinas, lui donnent une dimension actuelle.
La fixation sur son passé du peuple juif, alors que l’histoire paraissait se faire sans lui, ne l’a pas isolé des autres nations. Son témoignage inlassable de la révélation était sa part d’universel, le don qu’il faisait aux soixante-dix nations des Écritures. Sa dispersion le protégeait des égarements de l’Histoire. Il préservait la pureté du monothéisme. Quand au siècle des Lumières, les juifs semblèrent rejoindre l’Histoire, un de leurs grands penseurs, Moses Mendelssohn, crut que l’intégration, aux États nationaux de l’Occident, l’assimilation politique ne devaient pas leur faire perdre leur identité particulière. Celle-ci ne devait ni faire obstacle à l’émancipation ni en souffrir. Le génocide a démenti atrocement les espoirs de Mendelssohn. Mais l’assimilation poursuivie avec tant d’ardeur n’avait-elle pas enclenché un processus accéléré de déjudaïsation ?
Le sionisme, à sa manière, fut un refus d’emprunter le chemin indiqué par Mendelssohn. Les épreuves et les abîmes du siècle ont ressuscité les textes anciens menacés par l’oubli, redonné une nouvelle audience à la sagesse talmudique. La philosophie juive bénéficie d’un rayonnement sans précédent, elle est engagée dans un dialogue fructueux avec le rationalisme occidental, grâce notamment à Emmanuel Levinas.
Le peuple juif a aussi une nation depuis la création de l’État d’Israël. S’agit-il d’une rupture historique ? Ni la nation ni l’assimilation ne sauraient exprimer pleinement l’identité des juifs. Ils doivent cheminer entre la norme et l’exception, l’intégration et la distance. Afin que, selon le vœu de Franz Rosenzweig, judaïsme et christianisme s’accordent dans leur désaccord ? Un monde meilleur qui surgirait du chaos ? Emmanuel Levinas, en guise d’espoir, cite une parole d’un personnage de Vassili Grossman, pendant la guerre : “ Mais si, même maintenant, l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra. ”

 

Du même auteur

Poche « Reprise »

Voir aussi

* La servante et son maître (à propos de L’Attente l’oubli), dans Critique n° 229, Maurice Blanchot (juin 1966 ; réimpression en fac-similé, 1997).



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